ECUYERS ET CHEVALIERS

Par Marc Prévost :: 10/02/2010 à 18:03 :: Chroniques de l Empire

C’est un curieux carrousel qui échauffe les esprits les plus calmes et énerve les tempéraments les mieux disposés à la concorde. Observons, jeune citoyenne, le fiévreux ballet qui enveloppe la grande Duchesse depuis quelques semaines. Belles redingotes fraîchement lustrées et chemises à jabot finement tissées, élégantes toilettes précieusement parfumées et coiffes superbement élaborées, on dirait une Cour juste venue au monde.

Ces mêmes semaines pendant lesquelles les mages du renom et de l’illusion et autres conseillers en considération et crédit, tout de bagou bien menuisé et de verve si ajustée, ont rivalisé de sortilèges et de théorèmes pour tenter de donner corps et trouver une explication à l’aura de notre échevine de Lille que l’on dit toute prête à sonner la charge. Car, peu avant ces provinciales toutes de gloire annoncées, la liesse jacobine est au plus haut et l’on murmure qu’elle peut encore gravir quelques marches vers l’apothéose. Commes les hautes vagues de ce rivage du pays basque dont elle est issue par moitié et que rien ne semble pouvoir arrêter, la grande Duchesse rassemble ses forces, pour, n’en doutez point, venger ses blessures passées.

Mais si vous le permettez, ma nièce, portons nos regards sur d’autres horizons. La politique a cela de distrayant par son aptitude continuelle à amuser l’esprit primesautier et nourrir les conversations de boulevard et les badinages de salons. Jetons un oeil sur le clan des Natureux, naguère moqués pour leurs propensions à adorer les rainettes de nos marais et aduler le hululement du chat-huant ou se pâmer devant la puissante stature de l’ours de la vallée des Gaves. Certains d’entre eux livraient même à l’autodafé les ouvrages de nos encyclopédistes qui nous prodiguent leurs lumières et nous enseignent leur foi dans le progrès, et enjoignaient le badaud à se prosterner devant les forces de la nature. "Ils pèsent des riens avec des balances en toiles d'araignée". *

L’autre jour, rentrant de promenade, j’ai aperçu dans les curieux miroirs du lointain de la Compagnie impériale quelques-uns de ces nouveaux visages dûment estampillés, et dont il était aisé de comprendre qu’ils témoignent de cette nouvelle génération de sectateurs. Bérénice Lacombe est cette érudite de l’Université, qui fait équipage avec Noria Laouïta, fille d’un émigré de nos anciennes Colonies de l’Atlas et des Aurès, et qui portent les espoirs des Natureux de Flandre et du Hainaut. Réparties franches comme le pélerin sur le chemin de Compostelle et réponses plus nettes que le ciseau de l’orfèvre, elles s’offusquent à bon escient et on les devine capables d’éteindre les étoiles du ciel. Les deux jeunes chevalières sont, à n’en point douter, de sang vigoureux et d’humeur vive.

Comme en écho à l’initiative, les jacobins ont demandé à la jeune écuyère sectionnaire Amina, elle aussi déracinée d’un lointain pays mahométan, de tenir les rênes de leur char, dans le sillage immédiat du colonel-comte Pierre le Jolis de Villiers de Saintignon, et non loin du baron Saint-Hardi, un caudataire de Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins. Jeune citoyenne, la politique est comme une pièce de Monsieur Scarron, pas d'apostrophe sans riposte, et inversement. Aussi, la Forte-Alliance a-t-elle élevé Charme de L’Enclos, qui mène l’Opposition aux jacobins dans le bourg du Quesnoy et tire l’épée contre le député Berthold le Bel du Roure, un fidèle de Zuynorquy Ochoa, ancien général en chef des sectionnaires.

La société des Egaux-en-Tout avait dépêché l’un de ses adroits escrimeurs, Appollin Van den Abeele, réplique en tous points de leur meneur-en-chef, l’Insurgé perpétuel, cet Escarpolet, employé de la compagnie des sémaphores et du courrier, et qui effraie les bonnes âmes et les coeurs doux par ses idées téméraires et ses projets étourdissants dont on discerne mal l’entendement.

Ecuyers, cadets ou jeunes chevaliers, ils ont une fièvre soudaine à la seule idée d’olinder joyeusement, jeune citoyenne, et leur enthousiasme est un gage précieux pour le déroulement de notre scène à venir.

* J'emprunte à Monsieur Voltaire son propos sur le théâtre de Monsieur Marivaux. Deux auteurs à visiter ma nièce, pour votre baccalauréat.

FIL D'ARIANE (quater)

Par Marc Prévost :: 05/02/2010 à 16:15 :: Chroniques de l Empire

Nouveau fil d'Ariane pour ne pas perdre celui du récit des Chroniques de l'Empire.

- Savonarole Journu-Dolet. Comme le truculent Treng'hor, délégué à la Diète de Strasbourg, le député du pays de la Scarpe a rompu avec le parti des jacobins et a rejoint la troupe déterminée des Parfaits de la République, ce comité de salut du peuple, flanqué à sa gauche des Montagnards, lui flangardant à droite. Le baron Saint-Hardi, disciple de Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins, se souvient encore du tournoi perdu par lui quand tous deux se fussent durement affrontés pour le contrôle des sectionnaires de Flandre et du Hainaut.

- Kadher Kahn. L'un des (rares) favoris de la grande-Duchesse qui vient de l'élever son conseiller en illusion et rhétorique. Longtemps proche des carlistes de Lille, ce médecin levantin, désormais attaché au char grand-ducal, sait les adresses et chafouineries de la politique. Et ses pièges.

- Xavier de Méricourt. La noblesse jacobine a son démiurge, le cardinal duc Ernest de Coquelin, qui exerce sur elle un droit de vie et de mort. A droite, on craint et se défie - mais motus ! - de cet Etre suprême qui a déjà engendré de son flanc Hippolyte de Foucauld, ancien échevin de Valenciennes, et sa propre fille, Colombe Des-Anges, secrétaire d'Etat du précédent.

- Jay Mahoganny. Quand, l'air assuré, elle descendit pour la première fois des fourgons de la grande-Duchesse, tout le monde comprit qu'un ange ne passait pas. Promise aux plus hautes destinées par la grâce de sa majesté qu'elle sert sans états d'âme. Commandante des sectionnaires de Lille.

- Georges-Henri de Martignac-Feynelon. Montagnard de souche et de conviction. Solidement retranché sur son fief de l'Amandinois, là où surgissent des eaux miraculeuses et prospère une fameuse maison de jeux. Songe à la prochaine grande désignation.

LA RAISON DE CUPIDON

Par Marc Prévost :: 04/02/2010 à 20:38 :: Chroniques de l Empire

“ Votre politique est à l’aune de vos mauvaises actions. Vous dîtes oeuvrer pour le bien commun mais empruntez aux philosophes pour discourir et aux bonimenteurs pour appâter le bon peuple et les gentilhommes. La vérité, c’est votre esprit de Narcisse et vos manières sans-gêne, votre coeur sec et vos âmes de pierre. Je quitte un champ qui n'est plus celui de l’honneur”. Colère de Jupiter ! Stefanio Sant’Alessio en veut à la terre entière.

Un regard de fauve et une voix de stentor ont porté la philippique du capitaine des compagnons de la Forte-Alliance jusque dans le salon de l’Empereur. Je vous l’avais dit, jeune citoyenne, le combat pour les provinciales contient toujours son lot de bruit et de fureur. Le carliste échevin de Phalempin rompt les amarres avec l’équipage de la Forte Alliance et de la Ligue des Ralliés. La marquise Des-Anges en aurait, dit-on, hoqueté de surprise.

Même l’aimable comte Théroigne, dit Prieur de la Scarpe, échevin de Douai, a essuyé l’ire du furieux chevalier. Qui dardait ses yeux de feu sur ces faux compagnons, comme Marie-Archange de Festhubert, ancienne secrétaire à la scolastique du Roi Jacques, qui réclame à grand cri son bannissement. Dresser la liste des heureux appelés, c’est comme vider l’océan, et un nom, un seul, représente une bataille acharnée de préséance.

On songe à ces courtiers de la bourse des titres et valeurs, qui refusent de se ployer, et se précipitent tout d’un rang sans se préoccuper de leur voisin, et ce dans le seul but d’arracher le papier qui fera leur fortune. On s’attend à ce que le retors jette son gant martial au visage poudré de la marquise désignée mère de tous ses maux. Cette marquise si bien née et si bien appuyée et qui lui a ravi le privilège de mener l’attaque contre le cardinal-duc jacobin Ernest de Coquelin.

Curieuse tactique au demeurant. Un général qui voudrait remporter la victoire ferait-il donner le canon contre ses régiments ? Notre chicanier officier avait pourtant reçu l’onction de ses compagnons et se voyait déjà courir la plaine à francs étriers. Mais le Château en a décidé autrement, puisque l’équilibre des forces qui entourent notre souverain exige de tels sacrifices, voulus dans la pénombre d’un cabinet d’état-major.

Et c’est dans les boudoirs et petits salons du Grand-Duché, ma nièce, parmi les confidences susurrées et les secrets révélés sotto voce, qu’il faut aller chercher la clé d’une si violente dispute. La raison de Cupidon ne serait pas étrangère à cette querelle de pluviôse...que l’on dirait inspirée des plus osés écrits de monsieur Restif de la Bretonne. Et la rumeur enfle, gonflée telle la voile sous l’alizé. C’est avec des mines libertines que nos damoiselles, gorges chaudes déployées et joues rosies par l’évocation du péché, troussent - ma foi, avec talent - les mignardises et les gourmandises qui font une carrière. Ou la défont.

Et voilà pourquoi, jeune citoyenne, les jacobins arborent le sourire du lutteur qui vient de terrasser son adversaire. La grande-Duchesse tient de plus en plus fermement les rênes du parti de monsieur de Jarnac, son mentor en politique, et, de par l’empire, l’assaut promet quelques lauriers pour les comtes et ducs jacobins qui occupent leurs forteresses mieux que les régiments retranchés dans une citadelle de monsieur Vauban, comme celle de sa bonne ville de Lille.

CHAISES EN MUSIQUE

Par Marc Prévost :: 29/12/2009 à 21:42 :: Chroniques de l Empire

Je fais appel à la mémoire de votre enfance, jeune citoyenne. Quand, dans les beaux jardins de votre père, sous les frondaisons des grands arbres du parc, vous et vos frères et soeurs vous occupiez à ce jeu tellement plaisant qu’il déclenchait rires et cris à n’en plus retrouver son souffle. Son principe est des plus simples. Autant de chaises moins une que de joueurs, un serviteur pour battre la mesure et un autre pour accommoder un air enjoué. Et quand la musique se tait, la farandole s’étiole et le malheureux qui n’a pas trouvé chaise à son derrière s’en trouve tout penaud.

Figurez-vous ma nièce, que l’année nouvelle affiche de troublantes ressemblances avec cette distraction pour enfants, et d’ici quelque temps, voire quelques années, la scène de notre politique s’en trouvera sens dessous dessous, avec force nouveaux comédiens dans des rôles vierges pour des actes encore non écrits. Désormais, le visage de notre province est soumis aux caprices des scrutins et à la fantaisie des suffrages de la nation. Oh, point de révolution à l’horizon, mais une étrange et soudaine métamorphose, comme le donneur de cartes au whist peut inverser le cours du jeu au grand dam des joueurs.

La désignation provinciale de ventôse concentre tous les regards dans les écuries et fait s’agiter les mentons dans tous les camps, et cette fois comme les précédentes, fables et potins fleurissent dans les gazettes et les courriers pour amuser le badaud de boulevard ou dérider le gentilhomme des salons.

Sur le côté droit de la scène, Stéfanio Sant’Alessio, le député-échevin de Phalempin, capitaine des compagnons de la Forte-Alliance, qui avait misé sur un bel adoubement a dû en rabattre et céder la menée tant désirée à sa pire ennemie, cette Colombe Des-Anges, si longtemps dans l’ombre protectrice de son père, le fort craint Xavier de Méricourt, qu’elle espère enfin passer à la lumière. On pensait l’affaire close et la chose admise.

Las ! L’amer capitaine disgrâcié vient de subir un camouflet de justice pour avoir répudié sans manières une ancienne écuyère fâchée, Berthille de Noailles, et qui lui a réclamé des comptes. Quant à la marquise si désireuse de rayonner, elle observe le chantier en berne de son grand Colysée, frappé d’annulation, dès que sa charge au conseil impérial d’Hugues du Maine-Loup, le chancelier de l'Empereur, lui en laisse le loisir. Curieux destins, réglés sous l’hermine des juges et dictés par le hasard des coutumes et des livres de lois, plus insaisissable qu’une poignée de sable sec sur une plage de la contrée d’Opale.

Chez les phrygiens de la Phalange, l’heure est au bivouac. Et la dame Guenièvre de Machelouve affûte un assaut provincial sans doute doublé du tournoi pour le bourg d’Hénin-Liétard, sis en plein pays des masures de suie. Car le glaive de la justice est son meilleur allié dans les duels qui se préparent. Sire Barbarou nourrit mordicus vengeance et revanche. L’ancien échevin déchu, jacobin banni sorti du cachot où il fut jeté, veut recouvrer l’éclat du titre de son ancien office et multiplie les mémoires de prétoire pour tenter de conjurer un sort jugé injuste. Alité après une méchante fluxion, l’échevin Bussy-Aubertin devra renoncer à croiser le fer avec elle et lui comme avec les nombreux prétendants qui se bousculent devant la lice.

A gauche de notre scène, ma nièce, on a découvert les noms et les visages des impétrants. Dresser une liste pour les désignations provinciales, c’est en premier lieu s’attirer les ressentiments et les colères de celles et ceux qui n’y figurent pas. Vider la querelle de préséance qui a opposé deux fiers jacobins, le colonel-comte Pierre le Jolis de Villiers de Saintignon et le baron Saint-Hardi, ne suffira pas à la grande-Duchesse pour gagner le coeur des sectionnaires et affermir son élan pour la Grande Désignation et le défi à l’Empereur.

Car d’autres dilemmes vont surgir juste après la joute pour les provinces, dont on dit l’issue heureuse pour le parti jacobin. Avec le retrait du vieux chancelier Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins, on comprit que sa lignée devrait composer avec les équipages de la grande-Duchesse qu’il a assise sur ses trônes.

Et quand la haute figure cédera son fauteuil au conseil des Anciens, c’est comme si l’officier donnait à ses troupes impatientes le signal de l’assaut. Le député du Baroeul Jules-Antoine de Bris-Hainaut et l’Amiral-échevin du grand port des Dunes, Pierre Delannois, ont secrètement fait savoir leur intérêt pour la noble charge. Votre jeu des chaises en musique se confond alors avec celui de l’oie, ma nièce. Voyez plutôt.

Vous savez l’époque peu férue des accaparements de mandats et autres sinécures si généreusement conférées par le Suffrage. Dans tous les camps, on s’attache désormais à endiguer la mainmise, ce mal commun à tous les coureurs d’honneurs et de mandats et qui fait sourdre la vindicte chez le peuple et enfler sa nonchalance. De quoi laisser éclore les jeunes muscadins et s’épanouir les nouveaux ambitieux jusque dans les échevinages reculés et les fiefs lointains. Jay Mahoganny, la commandante des sectionnaires de Lille, Nervais de Niaz-Isanburg, le confident de l’honorable Pol du Pont, le sous-échevin de Lomme, Kadher Khan, le favori de la Grande-duchesse au conseil de Lille, ou encore Nicolas Del Dongo, le puissant échevin de Tourcoing, tous sont aux aguêts. Sans parler du très ambitieux chevalier de Sève, un aide-échevin Natureux prompt à la manoeuvre. Justement, ces derniers, qui inscrivent parcimonie et modestie au fronton de leurs chapelles de chaume et de paille, sont contraints à donner de l’air à leurs brigades de sectateurs.

Et voici pourquoi l’on doit s’attendre, pour la décennie qui vient, à apprendre les noms et toiser la mise de ces hobereaux et chevaliers de si plaisante engeance. Car la survie des partis qui les ont inspirés est à ce prix, et une génération ne peut se survivre à elle-même alourdie d’une hérédité maligne.

Comme la saignée revigore le malade. Ou l’emporte.

UN ETRANGE ACCORD

Par Marc Prévost :: 13/11/2009 à 19:13 :: Chroniques de l Empire

C’est un capitaine Fracasse. Une âme si bien née, puis tant damnée. Un personnage du grand roman de notre scène politique, peu avare de tonitruance et fort propice en truculence. Le panache d’un sire ombrageux qui ne savait d’autre jeu que la taille et l’estoc pour parvenir à ses fins. Et qui, depuis de rudes déconvenues lui valant un bannissement du parti jacobin, a appris les habiletés de la diplomatie et les matoiseries du palabre pour préserver ses avantages.

Ce marquis-là, jeune citoyenne, est tel le funambule d’une roche Tarpeienne qui hante les mauvais rêves de tous les prétendants aux honneurs. Lui, tel un Phénix de légende, a su la conquérir et, ainsi revêtu d’une gloire recouvrée, reparaître en pleine lumière. Nous parlons du marquis des Trois-Villages, Maxime-Théodore de Villeneuve, qui tient dans le creux de sa main redoutée le destin du Très Grand Colysée, pierre angulaire de l’avenir de la Grande-Duchesse, comme la flèche de Notre-Dame consigne le passé de quelques-uns de nos rois et signifie la dévotion de tous nos peuples.

Cette dernière a fait des fêtes et des jeux de balle l'homélie de sa politique échevinale, et l’on dit qu’elle entend parfois, en songe, les clameurs futures du peuple réjoui s’élever du cyclopéen édifice plus désiré que ce chocolat aux goûters de l'Impératrice. Férue de ces délassements et autres divertissements du corps et de l’esprit, à l’instar de son père, qui fut le renommé Archonte de la Grande Confédération, notre échevine s’agace sans pudeurs. C’est que le marquis retors n’a pas encore apposé son paraphe sur le document qui autorise les corporations et les compagnons à oeuvrer dans la poussière et la pierraille.

Les esprits fielleux ne se font pas prier pour délivrer une théorie, ma foi, estimable. C’est en prévision des prochaines joutes provinciales, où il entend briller d’un éclat incomparable, que le sieur de Villeneuve entonne le couplet du fier-à-bras. Et revendique à mots à peine couverts, pour lui ou l'un de ses affidés de ce carré des Réfractaires, une situation, et une des meilleures, dans le futur protocole, disons, ma nièce, dans le sillage immédiat du cardinal Ernest de Coquelin, le très jacobin duc de notre province. Le soudain accommodement surprend les observateurs.

La Grande-Duchesse a déployé sa belle science de haut-commis pour rassembler les bonnes volontés et se faire ouvrir les coffres de ses alliés dans cette affaire. Sauf un ! Et c’est celui de l’Empereur. Désormais soucieux de n’être pas chassé du Château par la vox populi et indisposé par le cyclone des affaires qui grondent autour de lui, ce dernier s’attache à ralentir le mauvais sort et à freiner l’allure de la générale-en-chef des jacobins, capable de relever contre lui le gant de la prochaine grande désignation.

On comprend alors comment des volontés contraires, même à leur insu, peuvent trouver un étrange accord dès qu’il s’agit de quête et de conquête.

LES CONFESSIONS DU DIABLE

Par Marc Prévost :: 16/10/2009 à 20:28 :: Chroniques de l Empire

Sept jours de vacarme pour notre Empire, jeune citoyenne. La semaine qui prend enfin sa fin laissera sans doute autant de traces que la tempête contre un mur mal entretenu puis soumis à l’oeuvre du lierre, cet allié du temps, pour mettre à mal les majorités les mieux conçues et desceller les pactes les plus robustes. La Dame Guenièvre de Machelouve, dont on sait l’ambition féroce pour notre concours provincial, a sonné la charge avec le fracas qui est celui de son hérédité. Ses partisans crurent la confondre avec son géniteur Roch, cet auroch lui-même vieux démiurge de la Phalange, et dont elle possède l’allant et le mordant.

C’est dans les curieux miroirs du lointain que la païenne amazone délivra une sombre foudre contre Germain de Jarnac, le ministre des Arts, de la Comédie et des Belles-lettres, neveu apostat du Roi François, coupable à ses yeux sans pitié d'un penchant immodéré pour les licences de Gomorrhe. Dans un recueil brûlant de franchise, le dandy égaré n’a-t-il pas avoué sacrifier au culte de Priape dans ce lointain royaume de Siam où les invertis prennent coutume d’apaiser leurs fièvres. La vérité peut-elle s’accommoder du diable qu’il tienne aux hommes une telle confession comme une absolution ?

Le petit-maître poudré avait exploré sans fard l’ubac de son âme. Pour lui, gandin d'infortune, ce fut le pilori général jusqu'à la nausée, ce châtiment plus douloureux encore que la roue ou le bûcher. Le pauvre pécheur échappa de peu au boulet vengeur.

Mais la Machelouve a planté un madrier sous la herse de la Forte-alliance, le parti impérial, comme le faisaient les grandes compagnies à la fin de la guerre de Cent-Ans. Et les régiments ultras n’attendent qu’un signe pour monter à l’assaut du parti de l’Empereur.

A peine la laide clameur tue, un nouvel hourvari s’élève. Cette fois, c’est le Dauphin qui est mis en joue par les adroits fusiliers qui s’exercent chaque jour dans les pages des courriers et dans les petites boîtes ventriloques, et dont les libelles et placets se répandent sur l'infini sémaphore qui court autour du monde plus vite qu'une ritournelle sur les boulevards. Tout pouvoir, ma nièce, cèle en son sein ses propres travers. On accuse le souverain Nicolas d’abuser de la préfectura morum reçue avec le sceptre de ceux qui gouvernent la Cité. Monsieur Corneille avait débusqué dans ses oeuvres les abus des puissants qui font fi de ce petit nombre des années gage improbable de la valeur d'une âme bien née. A ce nouveau Rodrigue, la riche province séquanaise ! Mais l'apanage vicieux soulève les sérails.

Revenons dans notre belle province, où un autre fils affronte une vindicte de la même eau tiède. Né du flanc de Fulgence de la Ribaudière, grand-comte jacobin de Flandre et du Hainaut qui lui a cédé une belle charge d’intendant aux codes et coutumes, le jeune écuyer Anaxagore est obligé de discuter son emploi en justice.

A propos, jeune citoyenne, vous ai-conté le dernier état de cette affaire ancienne qui a traîné dans le bureau des magistrats le vieil échevin de Lille, Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins, et deux de ses lieutenants, Eve-Maud Landsbergis et Séraphin Courvoisier. Eh bien, le grand Prévôt de Lille vient de recommander ni plus ni moins que le non-lieu pour cet imbroglio plus serré que le noeud de Gordias jadis résolu par Alexandre de Macédoine.

Justice et droit seraient ainsi le prolongement de la politique sinon de la guerre, mais par d’autres moyens que l’épée et le feu.

SOUS L’OEIL DES PRINCES BARBARES

Par Marc Prévost :: 06/10/2009 à 12:28 :: Chroniques de l Empire

Les gazettes et les courriers de l’empire nous ont seriné la petite musique amère du parti jacobin. Et dans les filets du grand sémaphore qui court autour de notre Monde, que de quolibets et de conversations. Ah ! Ces abus et ces égarements parsemés sur le chemin de la Grande-duchesse comme la mauvaise herbe florissante sur la route délaissée par le cantonnier. Il sera long le temps pour oublier les frasques et outrances du jeune cadet Silasque engendré dans la pénombre des cabinets gris et que l’on dit envoûté pour cette basse besogne de trucage et de suffrages apocryphes lors du conclave de Reims, désormais plus lourd à porter pour l’échevine de Lille que la croix de Jésus pour Simon de Cyrène.

Mais pénitence et confessions pour le parti de monsieur de Jarnac sont-elles concevables ? Si flétrie et tant vilipendée, la vieille maison croule sous le poids des ans mais aussi sous la charge du redressement. Et la récente consultation de tous les sectionnaires de l'empire sur l'idée d'un critérium de la fine fleur n'a pas plus convaincu que le boniment d'un colporteur de mauvais parfums et douteux onguents au seuil de votre demeure, jeune citoyenne.

Ici, les régiments bleus de la Forte-Alliance défilent comme à la parade. C'est au son des cornes de brume de la côte, en ces contrées jacobines en diable, que les députés de la Forte-Alliance ont dressé leur camp sous les grands pins et devant les thermes et les bains d'un lieu de villégiature fort couru des gentilhommes fortunés et belles familles de l'Empire. Puis le Chancelier Hugues du Maine-Loup a honoré de sa présence la ligue des Ralliés. Et l’échevin D’Astier d’Hem, hôte flamboyant, mieux mis qu’un officier impérial de haut rang à la Cour un matin des Honneurs du Louvre, quand carosses ducaux et équipages de dignitaires rivalisent de magnificences et d’apprêts pour briller le mieux et capturer le regard du suzerain. Pour le parti de notre souverain Nicolas, ce dernier par ailleurs enlisé comme l’imprudent sous les sables du Mont Saint-Michel dans l’affaire des bordereaux qui émeut le Tout-Paris et l'oppose à un ancien chancelier, il s’agissait également d’apporter soutien et réconfort à la marquise hennuyère Colombe Des-Anges. Qui dure depuis plusieurs saisons à son conseil et qui brigue le sceptre de la grande-province pour le concours de ventôse.

Mortifié, le capitaine échevin de Phalempin, Stéfanio Sant’Alessio, dûment adoubé par ses compagnons, semble hésiter entre déposer les armes et relever le gant. Un nom du parti des Ralliés contre celui de la Forte-Alliance pour croiser le fer contre le tout-puissant cardinal duc Ernest de Coquelin, voilà qui ne manque pas de sel. En face de l’impétrante, on tergiverse. On gage la victoire sur le nombre et la force des sections jacobines. On mise sur un inventaire de qualité pour signifier l'oeuvre du duc Ernest et la revue des troupes laisse augurer quelques lauriers. On sait pouvoir tabler sur l’apport des suffrages du parti catholique animé par Nazaire-Gaspard de Lantonnelle, le grand-abbé de Saint-André qui flangarde à droite la grande Duchesse au conseil du grand-Duché, comme ceux des fidèles Montagnards, vassaux de longue date, ou ceux des primesautiers Natureux, qui sauront tous deux colmater une éventuelle brèche si les dieux se détournaient.

Tressée finement, certes, cette étoffe qui fait le manteau suprême des gouvernants, mais le temps et la nature des hommes libèrent les vieux démons de la politique que sont ambition et mésentente, et le bel atour du premier jour se fait vite habit commun et fatigué. La coalition est un art et la trame est son pinceau.

Car les trois mousquetaires de la Forte-Alliance ont renoué leur serment de bouter -un jour ! ma nièce, un jour ! - le drapeau jacobin des beffrois où il flotte depuis si longtemps et si fièrement. Nos trois audacieux oeuvrent au chambardement tant espéré et donnent de la voix plus haut qu’un héraut pour annoncer la joute. L'honorable carliste Gerald Bernhardt, député-échevin du Baroeul, Alexandre de Laville, le vidame sans fief qui a retrouvé son rang de chef de l'Opposition de Lille, et Judas Mathamorre, le député-échevin de Lambersart, sont montés au créneau dès la fin de fructidor après la coutume des bradeux. La triplette se hausse du col et fait résonner ses armes comme le faisaient les peuplades germaniques avant l’assaut contre les légions de Rome. Trois chefs de bon sang bleu qui se rêvent princes.

UN CABINET NOIR

Par Marc Prévost :: 09/09/2009 à 10:09 :: Chroniques de l Empire

Un elfe malicieux saurait s'y employer, jeune citoyenne. S’immiscer dans l’esprit de la Grande-duchesse et percer les secrets de son âme, scruter ses pensées les plus secrètes et connaître ses méandres intimes les plus tortueux, l’entreprise doit griser tous les libellistes et courrièristes avides de vérités nouvelles et de mots fulgurants comme un de nos voltigeurs d’élite. Et que dire des adversaires d’une des plus fameuses figures de notre scène, plus affûtés qu’une pièce de Gribeauval avant l’assaut et mieux préparés qu’un régiment de grenadiers du général Oudinot ?

Après l’académie d’été de La Rochelle, où elle a pu compter les fidélités et se croire en ce milieu du gué qui fait désirer la rive plus proche, l’échevine si prompte à attirer à elle les lumières de la renommée, se trouve de nouveau entourée d'un halo de scélératesses et de canailleries. Un savoureux mais terrible opuscule met le feu aux poudres du parti jacobin. Je vous avais raconté par le menu détail, ma nièce, les calculs et intrigues du conclave de Reims, plus vertigineux que la falaise du Griz-Nez et plus byzantin qu’une querelle entre popes des églises d’Orient.

Diantre ! La Grande-duchesse doit son adoubement à une grosse poignée de votes que l’on dit imaginaires. L’ouvrage impie charge la barque jacobine. Et jette vilainement le sel de la discorde sur des plaies mal guéries entre la générale des sectionnaires et Daphné du Montceau de Lameth, la comtesse du Poitou, qui avait ferraillé longuement avant de chicaner puis de s’incliner. Dûment morigéné par les plumitifs sans foi ni loi, le meneur sectionnaire de Flandre et du Hainaut est sur la sellette. Ce Benjamin Gentil, ancien vassal de Fulgence de la Ribaudière, grand-comte de Flandre-Hainaut, et qui doit à la grande-Duchesse son bel apanage à la Diète de Strasbourg aurait ourdi fort et bien la cabale.

Désormais jeune citoyenne, le parti de Monsieur de Jarnac est ce Golem échappé des rênes de son créateur téméraire et qui sème sur ses pas ruines et tourments. Pages sacrilèges pour les laudateurs, aubaines pour les médisants, on sait désormais qu’un cabinet noir officie aux côtés de la Grande-duchesse et qui rappelle ceux des princes d’Italie et même de notre cardinal de Richelieu quand reîtres et âmes damnées frôlaient au crépuscule le destin du Royaume et s’engouffraient par une poterne dérobée pour rejoindre leur noble commanditaire. Pour perdre un rival, l’artifice est permis. On peut tout employer contre ses ennemis.

Evoquer le duc de Fronsac peut paraître plaisant, ma nièce. Voici plus d’un siècle, il a su donner un corps au royaume et le sortir de ces régences pleines d'aléas qui l’engoncaient comme un corset trop serré. Sur notre affaire, les commentaires fleurissent si bien depuis quelques jours. A la tête du parti des jacobins, la Grande-duchesse ne serait elle-même que la régente d’un autre ou d’une autre. Mais lequel - ou laquelle - désignée pour le rôle ?

Quoiqu’il en soit, le on-dit dévaste mieux qu’une explosion de poudrière de forteresse. Avec force mouvements de menton et froncements de sourcils, la Grande-duchesse essaie de laver l’affront. Dès lors, nobles coeurs et doux caractères, belles consciences et esprits élevés, de ceux qui font la gauche dans notre Empire, sombrent dans la mélancolie quand ce n’est pas le remord.

Mais, depuis cette semaine, c’est auprès de Monsieur Pascal qu’il convient de chercher hâvre et repos si l’on veut trouver les sésames des âmes. Le janséniste de Port-Royal savait : "L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'Ange fait la bête".

LE TEMPS DE LA FINE FLEUR

Par Marc Prévost :: 04/09/2009 à 9:30 :: Chroniques de l Empire

Qu’il fut doux et plaisant le ballet de La Rochelle ! L’an dernier, la vieille place huguenote de l’Aunis témoignait des divisions et disputes du parti jacobin et de ses chicanes. Tout autour du vieux-port, gazetiers et courrièristes couraient le bon mot et le trait meurtrier. Quel meilleur endroit pour fomenter frondes et mésalliances que la fière anse charentaise si honorée par l’histoire de notre pays. Mais pendant ces trois jours d’été, jeune citoyenne, l’air rochelais ne charriait plus les relents d’une année pleine de haines exhibées et de rivalités étalées au grand jour, comme le font ces godelureaux esbroufeurs qui s’essaient au duel sur le pré, mais ne parviennent pas à franchir l’étape du rodomont.

Pour un peu, on se serait cru à un gala de cour. Les anciens ennemis mués en majordomes en livrée et les récents rivaux transfigurés en invités poudrés et friands d’étiquette et d’uniformes solennels attestaient de la nouvelle physionomie du parti jacobin. De la comtesse du Poitou, Daphné du Montceau de Lameth, plus que jamais aux aguets, à Déodat Lemercier, le grand echevin de Paris, ou Fortuné Trajani, l'ancien chancelier du roi François, jusqu’au remuant Rodolphe du Lanfrancchi, vicomte de La Bresse, ce n’était que conversations agréables et abouchements presque tendres. La Grande-duchesse recouvre ainsi l’autorité qui lui faisait défaut depuis le conclave de Reims et que son clan rapproché espère moins friable qu’auparavant.

L’échevine de Lille a dégainé de sa robe de générale-en-chef des jacobins une botte secrète qui mûrissait dans les replis du parti comme ces étonnants fromages à fortes senteurs des Flandres dont, dit-on, elle raffole. Le critérium de la Fine fleur est désormais censé aplanir les rancoeurs et dissiper les dissentiments comme la girofle le mal de dent. Pour se choisir un champion, les jacobins chercheront bien au delà des factions de sectionnaires et des cercles de leurs officiers et nobles figures. C’est ainsi le peuple des jacobins qui sera sollicité, mais aussi celui des notables épris d’égalité et férus des ouvrages encyclopédistes de Monsieur Diderot ou Monsieur Helvétius, ou encore les libres-penseurs qui cherchent dans les cimes des arbres et le cours des ruisseaux une nouvelle manière pour la Cité et les hommes. Les artistes, auteurs et saltimbanques auront droit à participer à la joute.

Vous souvenez-vous ma nièce, ces jours de fructidor et vendémaire quand l’assemblée se sépara en deux parties bien distinctes. L’un sera dit le côté de la reine, pour approuver notre Roi Louis le Seizième dont l’astre déclinait comme le soleil en frimaire, l’autre au contraire pour s’en détourner. C’est à ce côté du Palais-Royal qu’il sera fait appel dans tout l’Empire pour trier le meilleur grain.

Désormais, chez les jacobins, on vanne les croyances, on crible l’opinion et on écrème les sentiments comme le font nos paysans du blé ou du lait pour éloigner les mauvais hasards de la nature. Pour l’heure, les sectionnaires sont appelés aux urnes d’ici peu pour qu’ils se prononcent sur les méthodes concoctées par la Grande-duchesse et son instance. Nul doute qu’en glissant leur avis dans le vase républicain, ils ne se perdent en conjectures quant à la moisson de la prochaine grande désignation.

LA CONTROVERSE DE LA ROCHELLE

Par Marc Prévost :: 18/08/2009 à 12:11 :: Chroniques de l Empire

Bivouac ou office que ce camp d’été des sectionnaires accourus de tout l’empire comme les dévots le font pour une messe à Notre-Dame ? Mais le parti jacobin n’est plus en vêpres depuis si longtemps, jeune citoyenne ! De même, aurait-il oublié les leçons des maîtres d’armes qui enseignent comment trucider un ennemi ou les traités de guerre qui disent comment gagner une bataille ?

Le voilà à quelques encablures de sa très fameuse académie estivale de La Rochelle, qui règle sa partition pour les douze mois à venir et fixe la marche des marquis et chefs du parti mal en point depuis tant d’années. On y croisera belles âmes et forts esprits se donner réplique et s’affronter de bons mots et puissants raisonnements, on y admirera d’élégants personnages dont la fierté affichée n’envie rien à celle d’Artaban, on y écoutera les plus beaux discours, les plus élevées conversations, on y discernera, peut-être, l’idée de la rédemption.

Le visage de la grande-Duchesse qui tient avec tant de fermeté maladroite les rênes du parti de l’Hôtel de Rocroi n’évoque en rien la transfiguration des saintes âmes peintes pour l’Eternité par les artistes virtuoses du Quattrocento. Division, vengeance, ambition, les méchants germes du conclave de Reims continuent à prospérer mieux que le poison dans la cornue d’un apothicaire renégat au service des Borgia de Ferrare. L’onguent pour guérir n’est donc pas encore préparé. Et c’est plein de remords et de tourment que les hiérarques du parti querelleur vont engager le rassemblement, sous l’oeil narquois des ennemis de la Forte-Alliance de l’empereur Nicolas et celui exercé des gazetiers et libellistes.

Le plus intéressant, ma nièce, sont les rôles de ceux qui ne sont pas conviés à ce festin des orgueilleux. Et dont la fringale n’en est que plus vive. Anacharsius, le prophète des Natureux, qui a dépecé le parti jacobin aux élections pour la diète de Strasbourg, et qui fourbit le couteau pour achever de l’équarrir. Et c’est avec une brutalité consommée que les Natureux d’ici, le chevalier de Sève et le ténébreux Gaillard-Duchêne, ont déjà décoché sur le pouvoir jacobin leurs redoutables traits en prévision des prochaines joutes provinciales.

Le truculent Treng’Hor, du conseil des Anciens, et son comparse du cru, le député Savonarole Journu-Dolet, qui fut chef meneur des sectionnaires, tous deux échappés du parti jacobin, forment un insolite attelage avec la Montagne d’Alphonsine Grenier-Pitou, trop heureuse de rencontrer un allié qu’elle espère ne pas être étouffeur comme le fut le parti de Monsieur de Jarnac au siècle dernier. La danse des sans-culottes n’est plus cette bacchanale païenne de sang et de fureur qui semait la terreur jusque dans nos palais et salons. Sodome n’est plus, jeune citoyenne, mais pour ces esprits jamais apaisés, il en reste des Bastilles à prendre et à abattre.

Dans notre belle province, les Montagnards serrent les rangs. De Chalotais, l’ancien échevin de Calais aujourd’hui pensionné à la Diète de Strasbourg, si haut en couleurs qu’il en oublie les bonnes manières, au châtelain Georges-Henri de Martignac-Féynelon récent signataire de ses Mémoires, et qui règne d’une poigne de fer sur le diocèse de Saint-Amand, douces et paisibles terres de cure et de thermes. Ou Enguerrand de Crommelinckx, seigneur et député de Somain, prompt à rudoyer ceux qui s’écartent trop du dogme et même à les menacer de la grande Geôle universelle, la Montagne se dresse encore, altière et fière.

Et cet Escarpolet, l’insurgé continuel de la société des Egaux-en-tout, qui marie la ruse du renard avec l’art oratoire des rhétoriciens de l’ancienne Grèce. Nul doute que lui saura détourner à son profit les ruisseaux des hésitants et le cours plus gros de jour en jour des déçus du parti de la grande-Duchesse.

Le maréchal de la Forte-Alliance, Catulle Quentin, observe amusé les contorsions du camp d’en face empêché dans ses inutiles et futiles chicanes comme l'albatros sur le pont de la goélette, et se plaît à compter les provinces qui tomberont dans son escarcelle dès le prochain mois de ventôse. Plus ingrate à régler qu'une controverse vaticane entre dominicains et jésuites, celle de La Rochelle qui déchire déjà les jacobins ne sera pas la moins lourde de conséquences pour eux et leur parti.

FIL D'ARIANE (ter)

Par Marc Prévost :: 10/08/2009 à 18:44 :: Chroniques de l Empire

A votre demande, jeune citoyenne, je file et délivre un nouveau fil d'Ariane à l'usage des lecteurs.

- Côme de l'Aspinguèle : brillant esprit de nos académies de Philosophie dont le salon aux idées ne désemplit pas. Prompt à endosser les meilleures causes de la Charité universelle qu'il professe dans ses ouvrages. Galant de la belle Sarah Tonellier, comédienne et artiste de grande renommée, elle aussi prosélyte et éclectique.

- Prince Zohar-Lévy : icône des jacobins à l'instar de Monsieur de Jarnac, qui ne cessent de se souvenir qu'il mena au siècle dernier le chambardement que les historiens appelèrent la coalition des Octrois pendant l'été de la grande jachère, fut la proie des calomnies des phalangistes ultras de son temps,

- Anselme de Herdenrode : député-échevin de Saint Pol-sur-mer, curieux transfuge des partisans du Roi Charles dont il occupait le versant indépendantiste, aujourd'hui chez ceux de l'autre rive et proche des jacobins de la Côte, dont l'Amiral Pierre Delannois, échevin du grand port des Dunes.

- Berthold Le Bel du Roure : caudataire de Zuynorquy Ochoa, un ancien général des sectionnaires, vénérable maçonnique et figure jacobine qui hante le théâtre de notre politique depuis des lunes.

- Anacharsius : prophète Natureux qui harangue comme Jérémie, envoûte comme une pythie et convainc comme Démosthène. Sa légende est tissée des cailloux et pierres qu'il lançait, tout gavroche et avec espiéglerie, contre les dragons du Roi Charles il y a quarante ans au cours de la Fronde des bourgeons. Les jacobins le courtisent autant qu'ils le craignent.

LA BANNISSEMENT DU HOBEREAU

Par Marc Prévost :: 07/08/2009 à 17:26 :: Chroniques de l Empire

On le disait trop frêle et tellement ingénu, lui dont la fraîcheur en politique le disputait à un certain déplaisir lu à souhait sur les visages poudrés des marquis et barons obligés à sa suite et contraints à l’allégeance. Certains méchants libellistes, en echo à ce chant de discorde, insistaient sur un air presque niais qui le faisait comparer à un jean-jean tout nouvellement habillé des guêtres du conscrit et qui n’entend rien aux ordres de son sergent. Comme ce Candide de Monsieur Voltaire, mais qui n’aurait pas à l’esprit l’art de discerner les âmes ni la science de comprendre les faits.

“Plutôt un nicodème de malheur”, répondirent ceux de son camp, et en premier les fielleux qui convoitaient son habit de chef de l’Opposition à la grande-Duchesse. Parce qu’il avait fait mordre la poussière à l’échevine de Lille dans un concours de fief dont elle avait si mal relevé le gant, avec force dédain et vanité, les bleus de la Forte-Alliance lui assignèrent une épreuve encore plus redoutable. Mais l’assaut du beffroi lillois tourna court et le jeune imprudent s’en revint dans son fief tout déguenillé et fort marri. Dès lors, pour celui qui n’était encore il y a peu qu’un écuyer tout juste élevé aux rudesses des tournois, le sort des armes prit un tour funeste. Le jeune Pons, en butte aux divisions de son armée et à l’engourdissement feint de ses faux alliés, tenta bien en vain d’endosser le manteau du général pour la prochaine joute. Tel un apôtre prêchant devant les écureuils et les animaux de la forêt, sa parole et ses jérémiades restèrent lettre morte.

Se souvint-il des chevauchées de son jeune temps, dans le halo du carliste Adrien d’Afchain pour la conquête du trône de la Province ou sur un marchepied du bel équipage de Waldemar de Saxe-Cobourg qui avait jeté deux fois son gant au visage de Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins ? Ô tempora, ô mores ! Puisqu’il ne sut se garder d’amis aussi cauteleux que cupides, l’hobereau cruellement défait ne vit venir le trait assassin. Ce sont les plumes et les stylets des géographes mandatés par le Souverain lui même pour remodeler la grande carte des fiefs de l’Empire qui plongèrent leur fer dans ses terres comme le sicaire sa lame dans la chair. Vous comprendrez, jeune citoyenne, qu’un peu d’encre et une main habile sont plus décisifs qu’un rang de bombardes chargées à mitraille pour faucher les vies et hacher les corps.

A qui profite donc un tel crime parfait ? A Alexandre de Laville, le vidame sans fief, ancien bretteur vaincu de la grande-Duchesse, qui cherche à redorer un blason décati et recru de bosses. A Judas Mathamorre, le député-échevin de Lambersart, dévoré par la soif de la revanche, et dont la silhouette épanouie par la bombance et la bonne chère traduit mal la finesse de ses engagements et l’adresse de ses combinaisons. A Alphonse-Octave de la Marque, membre du Conseil des Anciens et chevalier pair du comté de Flandre-Hainaut, lui aussi fieffé duelliste qui sait la science des codes et des lois comme celle des guerres sans fin. A l'honorable Gérald Bernhardt, échevin en titre du Baroeul, qui a accepté la succession du marquis de la Marque, et qui brûle de tenir son rang en première ligne des batailles annoncées contre les régiments jacobins. La coalition de ces mousquetaires mettra-t-elle fin à la disette qui frappe les armées bleues ?

Depuis le coup de main ainsi réussi, Ignace Pons erre par monts et par vaux et tâche de reconnaître son nouveau fief agrandi d’une part et rétreci d’une autre. Au Château, on a peut-être voulu ménager de meilleurs jours pour le muscadin grugé qui peut encore certes servir. Mais on a aussi souhaité son exil des boulevards et places de Lille. En remettant aux pieds de la grande-Duchesse ses titres et charges échevinales et grands-ducales, il ajoute quelques lignes au livre maudit de cette droite plus écartelée qu'un régicide au supplice.

Jadis, au temps des premiers Capet puis celui des Valois, les indésirables ou ceux qui avaient bravé trop fort le suzerain étaient mis au ban de la ville, les grands seigneurs mêmes étaient bannis de leur comté. La disgrâce du jeune Pons, vassal si peu féal, puise donc dans ces coutumes immémoriales qui en disent si long sur la nature des partis, ma nièce. L’écuyer qui s'était cru hussard se confond avec le hobereau qui ne sera pas baron.

FIEFS A L’ENCAN

Par Marc Prévost :: 29/07/2009 à 18:00 :: Chroniques de l Empire

Voilà revenu le temps des manoeuvres de fief. Les pouvoirs sont ainsi qui ne peuvent résister à la tentation du démiurge. Comment mieux conjurer les caprices du hasard ? Comment espérer dompter les vents du destin? Que faire pour solliciter l’issue d’un combat par nature indécis ? Nos Anciens sacrifiaient à Eole pour s’attirer ses bonnes grâces, ou lisaient dans les entrailles d’un ovin pour déceler la volonté de leurs dieux. Aujourd’hui, c’est la raison de monsieur Descartes qui mène nos connétables avant une bataille.

Nourri de bons principes et affiché des meilleures intentions, le vaste dessein pensé par l’ancien bénéficiaire de la très haute charge du Grand Conseil des lois et coutumes, le vieux Prince de Santalgésiras, couvert des honneurs militaires depuis les Guerres de tous les empires et ancien fidèle irréductible du Roi Charles, plonge nos prétendants et titulaires dans l’embarras sinon le dépit voire le chagrin.

A la demande de sa Majesté Nicolas Ier qui le nomme Grand Dessinateur pour les fiefs et les domaines, notre Prince use de ses ciseaux comme le chirurgien de ses instruments, tant il cisèle avec minutie et, parfois, découpe à gros morceaux. C’est un chamboulement qui se prépare, jeune citoyenne, une de ces tourmentes d’autant plus puissantes qu’elle brille par sa rareté. Il y a quelques années, la naissance de ces départements pour supplanter nos vieilles provinces royales, avaient stupéfié le pays.

A gauche, on hurle au chapardage et à la rapine. Et dans les rangs des bleus et des blancs, c’est la conjecture qui fleurit mieux que l’ivraie dans un champ mal ameubli. La carte féodale de notre province s’en trouve mieux pétrie qu’un gâteau de maître-pâtissier à la Cour voire promptement livrée au couteau de l'équarisseur. Songez les terres monsoises et madeleinoises de Jules-Antoine de Bris-Hainaut, conquises de haute lutte à Alexandre de Laville, devenu vidame sans fief, rayées d’un trait de plume pour cause d’un trop faible nombre de sujets. Pardonnez-moi, ma nièce, il faut dire citoyen aujourd’hui.

Ou encore, en Ternois, celles de l'ancien échevin de Lumbres, Macaigne du Prasbon, vicomte d'Artois, qui fut celui du baron marchand Augustin du Boissy, résolument proposées à l’équarissage. Même sort pour le domaine de Samsonnette Bauduhin-Stevens, élue jacobine du pays des masures de suie, dûment reléguée sans autre forme de discussion. Orfèvre en cartes de fiefs, le jacobin cardinal duc de Coquelin doit soupeser au trébuchet les malins dessins.

Sur la Côte, envisagez les fiefs du port des Dunes, réunis en un seul tenant. Nul besoin d’être devin pour savoir que les malheureux dépositaires condamnés à s’entendre dans la sérénité s’en remettront à l’assemblage princier. La rumeur prétend que, l'année prochaine, l’Amiral Pierre Delannois, député-échevin du port des Flandres, et ancien maitre de camp du vieux pape Jean de Mormal, descendra en lice du tournoi pour le Conseil des Anciens, le haut aréopage de l’Empire. Le vieux pape céderait-il son privilège à son dauphin disgrâcié comme pour clore leur légende à tous les deux ?

L’autre bougre surpris par la vivacité des ciseaux des géographes impériaux est un compagnon du turbulent François Eisenmann-Hilszer, noble évêque de Franche-Comté, tantôt allié, tantôt rallié, tantôt mésallié, et dont les lettres de noblesse et les titres de gloire sous les règnes de Monsieur de Jarnac ou du Roi Jacques font pâlir ses pairs du même conseil des Anciens. Naguère tenté de fondre son bourg de Saint-Pol dans celui de l’Amiral, le chevalier Anselme de Herdenrode trouverait là agréable consolation avec un nouveau fief fort bien étiré.

A cinquante lieues au sud, c’est le même accolement pour les domaines de la baronne Marie-Joséphine Huard du Plessis, ancienne echevine de Jeumont-sur-Sambre et les sires jacobins Dujardeyn dit Facqueu et Berthold Le Bel du Roure, un thuriféraire de l'ancien général des sectionnaires du royaume, Zuynorquy Ochoa. Ces trois-là s’épient pour mieux se défier. Leur arène sera bientôt faite.

Le dernier juge de paix, ma nièce, reste cette vox populi qui se dérobe à souhait telle une anguille de l’Helpe pour qui veut la flatter. Et, parce que les humeurs du bon peuple sont plus volages qu’une galanterie de boulevard, on tremble donc dans tous les camps devant tant de fiefs ainsi mis à l'encan.

LA TENTATION DE SALEM

Par Marc Prévost :: 27/07/2009 à 15:54 :: Chroniques de l Empire

Le vilain tour que prend notre scène, jeune citoyenne. Il est des moments que l’on voudrait ne pas vivre si l’on a encore quelque raison d’espérer en le gouvernement des hommes. Le parti jacobin est en cours de dislocation et les ambitions qui se pressent autour de l’autel du sacrifice surgissent comme des chats à la vue de l’oisillon tombé du nid. Un tel étripage ne peut que donner la nausée aux naïfs et aux candides qui croient encore à une noble passion, certes dévorante, mais dont les apparences vertueuses peuvent encore leurrer l’observateur. On ne sait plus, ma nièce ! On ne sait plus si ce sont les restes annoncés du parti de Monsieur de Jarnac qui nourrissent la curée déjà grouillante ou la détestation qu’inspire la Grande-Duchesse qui aiguise les lames.

Acculée dans la nasse comme l’animal cerné par les chasseurs au pied du talus, notre maréchale a donné ces dernières semaines les premiers signes d’une lassitude que ses dévots et fidèles ne veulent pas encore considérer comme ceux de la reculade ou, sombre présage, de la capitulation sans conditions. Un talisman égaré, comme la comparait un chroniqueur qui doutait de son statut suprême.

Le parti jacobin n’est plus qu’un sinistre enclos de bêtes à griffes et molosses à crocs. Buddy Baer, député de la Côte, a décoché un trait blessant. Et l’échange épistolaire entre notre échevine et le marquis Javier du Puig de Balaguer, le député-échevin d’Evry, cet hidalgo de feu, dont les mots et la mise trahissent le sang catalan, a mieux résonné qu’une canonnade de Turenne. Et même, notre philosophe jongleur d’idées fortes et de beaux sentiments, dont on croit parfois qu’il a élu domicile dans un curieux miroir du lointain. Ce Côme de l’Aspinguèle a fustigé vilainement le jacobinisme comme on donne le fouet à un prisonnier insoumis.

Pour l’heure, harassée par sa tâche et recrue d’offenses, la Grande-Duchesse esquive et pare ces coups félons. Point de salut avant les concours des Provinces du printemps prochain. Jusqu’à ventôse, l’Hôtel de Rocroi, place forte des jacobins dans la capitale, devra macérer dans son jus tel un gigot d’office oublié et tiède que l’on tarde à accommoder. Mais il y a pensée plus lugubre, jeune citoyenne. Entre duel et farce, le concours pour le bourg d’Hénin-Liétard n’apporte pas que des réjouissances. La succession de Barbarou, déchu et désormais embastillé, et avec lui ses compères Bruleboeuf et Crémone, a brillé d’un étrange éclat.

Cette meute ! Cette joute ! Ces mots ! Et ces complications ! Il est des lieux et des moments qui sont des exemples pour entendre mieux et pour voir clair. Comme une loupe pour mieux discerner les maux dont souffrent le vieux parti du Prince Zohar-Lévy et de Monsieur de Jarnac. Certes, me direz-vous, un certain Bussy-Aubertin, depuis longtemps en rupture de ban jacobin, est donc à la manoeuvre du fief qui a trop dérivé, désormais enlisé sur les hauts-fonds telle une barcasse échouée par la colère d’un courant contraire. “ Jacobin, où est ta victoire ? “, lançait un gazetier moqueur à l’adresse des chefs, demi-sourire et air déconfit, comme ne sachant quelle mine arborer devant un si malencontreux coup du sort.

L’assaut de la fille Machelouve, du parti des phrygiens ultras, s’est brisé sur le rempart d’une gauche aussi unie qu’un vol d’étourneaux après le tir du chasseur. Mais le nouvel échevin a dédaigné l’apport des troupes du favori de la Grande-Duchesse, le jeune cadet L’Hôtillier de Norbecourt, qui avait su forcer un adoubement. Un vrai soufflet pour les dignitaires jacobins qui ne se souviennent pas avoir été malmenés de la sorte...de Belle Gardinier, meneur-en-chef des sectionnaires d’Artois et de la Côte à la Grande-Duchesse en personne qui a eu toutes les peines pour ne pas froisser son bel habit à de telles basses besognes.

Car, jeune citoyenne, les faits étonnants et ma foi drôles, qui ont ravi le peuple et le camp de la Forte-Alliance vont maintenant garnir les colonnes des gazettes de justice. Du fond de son cachot, Barbarou rédige mémoires et suppliques pour tenter de conjurer l'infortune qui le damne. Gervais Desmines, député-échevin de Lens, a pris langue avec les magistrats. La Machelouve n’est pas en reste et son statut d’avouée lui commande d’ester en justice. Pour la grande-Duchesse, c’est le temps, comme la vague infatigable, qui est à redouter et l’acte d’Hénin-Liétard pourrait attirer à elle sarcasmes et blâmes au terme d’une sombre pièce aux accents de tragédie.

Puis-je ma nièce, en appeler à votre sagacité et évoquer ainsi la triste affaire de Salem qui, au siècle dernier, avait pétrifié une de nos colonies de pélerins du Nouveau Monde et jeté au bûcher sans autre forme de procès de pauvres paysannes accusées à tort de commercer avec le serpent ?

MELANCOLIQUE AMBITION

Par Marc Prévost :: 26/06/2009 à 9:44 :: Chroniques de l Empire

Alors, jeune citoyenne, que vous inspire les derniers soubresauts de notre gouvernement ? Je ne disserterai pas sur la ronde des courtisans qui serpente dans les cours des palais de l’Empire et fait le quotidien des cabinets et salons du pouvoir. Les curieux miroirs du lointain et les petites boites ventriloques ont conté chaque instant des mille combinaisons et intrigues qui ont éprouvé les nerfs des inlassables impétrants, aussi nombreux que les poussins piailleurs d’un de nos grands poulaillers de Beauce. Comment se souvenir des visages empressés par la nouvelle comme celui d’un bourgeois égaré qui court derrière une roulotte à vapeur sur le départ, et des regards hagards tendus vers un perron de ministère comme l’enfant alléché par le sucre d’orge ? Las ! La rumeur vit ce que vit une flammèche de bougie sous la saute du vent.

Laissez-moi vous conter le destin d’Hippolyte de Foucauld, devenu par les grâces de sa Majesté impériale et les glorieux hasards de la politique, l’un des personnages les plus considérables du pays. De rang presque égal à celui d’un vice-chancelier, notre ministre ne revient pas bredouille de ce manège aux nominations qui émaille la vie politique de l’empire chaque fois qu’il faut disgracier les manchots et les paresseux ou, au contraire récompenser les dociles et, ne riez pas ma nièce, les capables. L’ancien échevin de Valenciennes hérite d’un maroquin vaste comme un portulan de navigateur. L’énoncé de ses attributions est telle qu’il faut une plume pour les noter. Pas moins de quatre secrétaires d’Empire pour l’assister dans sa noble tâche, et parmi eux, la marquise du Hainaut Colombe Des-Anges, dont il fut un des Pygmalions. Un titre et une épée de ministre-maréchal pour mieux affirmer son rang. Et une armée de hauts-commis pour alléger sa charge.

Voici vingt ans, le jeune Hippolyte naissait à la politique. Il s’emparait avec hardiesse et maestria d’une belle endormie, cette Athènes du Nord douloureusement alanguie au fond d’un Hainaut assiégé par la misère. Sous un air bravache sinon fièrot, il cachait une âme chavirée de mélancolie. Lui, le libertin mutin, malin lutin, bercé par les flots du chagrin.

Féru des jeux de balle, il avait planté son étendard sur le colysée de la ville comme un cheval de Troie enfourché pour mieux investir la place. Avoué fortuné, il ne s’intéressait que fugitivement à la politique. S’il ne se conforma pas à ses codes, il apprit vite ses règles. Et quand il partit à l’assaut du conseil de la grande province, ce fut comme si une météorite découpait le ciel de ses adversaires. Vous savez l’issue de la joute. Les Natureux imposèrent Cosette Deschamps en lieu et place de l’Amiral Pierre Delannois, favori des jacobins et des Montagnards et d’Adrien d’Afchain, le champion des carlistes, au terme d’un tournoi épique où les ultras d’Ulrich Baer se prêtèrent à toutes les manigances. Le clan défait de Foucauld remonta à l’assaut six ans plus tard, mais les sirènes de la gloire s’étaient tues.

L’ancien avoué à la Cour de Paris ravala son amertume et croisa le fer dans les prétoires mais pour son compte. Quelques mauvais restes de louches affaires accrochées à ses basques et il eut toutes les peines pour se débarrasser des fielleuses insinuations qui coururent les bureaux des juges et le visaient intuitu personae. Enfin, le damoiseau sybarite convola en justes noces avec la belle Joséfa, étoile des curieux miroirs du lointain. Tous deux alimentèrent les gazettes du bon peuple par leurs escapades au royaume chérifien, si bien pourvu en ryads, étoffes berbères et narguilés. C’est le Roi Jacques qui le remit en selle au cours d’une de ces promenades provinciales qu’il affectionnait pour choisir une capaçité ou déterminer un talent. On avait chuchoté à l’oreille du monarque les oeuvres et l'esprit de l'échevin hennuyer dans sa bonne ville. Va pour la redingote de ministre de la Cité harmonieuse et des Faubourgs, des logis et des mansardes. Par là, le Roi Jacques voulait signifier l’inattendu triomphe de sa deuxième élection.

Le croiriez-vous, jeune citoyenne ? Eh bien, Hippolyte de Foucauld occupe toujours les mêmes palais. Et la chevauchée des Natureux pour la Diète de Strasbourg, galvanisés par le prophète Anacharsius, le fait paraître encore plus affermi. Le jeune chevau-léger qui, tout sourire et quolibet aux lèvres, se plaisait à provoquer en duel le moindre passant est devenu un hoplite redouté qui semble tenir dans ses mains le destin de nos campagnes et de nos villes.

LE REFLET DES AMES

Par Marc Prévost :: 19/06/2009 à 20:00 :: Chroniques de l Empire

Depuis quelques semaines, notre Grand-Duché bruit de ces nouveaux sons et images amenées par le vent et qui font la joie des familles dans les foyers et les chaumières. Notre bon peuple, jeune citoyenne, y trouve une belle distraction après le labeur des champs et c’est encore couvert de la sueur de l’atelier que, toutes affaires cessantes, l’artisan plonge son regard, ou le bourgeois de retour de sa promenade de boulevard en oublie son couvre-chef, ou bien est-ce le gentilhomme, aussi étonné qu’un enfant devant le jouet agité sous son nez dès les images magiques en mouvement. Mais les curieux miroirs du lointain ne sont plus l’apanage de la capitale. Figurez-vous que, par chez nous, deux maisons de miroir se sont mises en tête de nous émerveiller. La première est liée au Véridique du Septentrion, la grande gazette de la province, que les notables et titulaires de charges feuillettent fiévreusement avec un intérêt fait de crainte et d’agacement, tant l’avis indisposant ou la ligne malveillante peuvent leur être fatal à l’heure d’un concours de fief ou d’une désignation.

Alors que dire à la pensée d’un miroir du lointain ! Il en est de ceux-ci comme d’une glace sans pitié que l’on ne saurait apprivoiser, tels ces chevaux noirs tatars dont on dit qu’Attila le Hun lui-même avait renoncé à les dompter. Est-il si étonnant de retrouver parmi les instigateurs les noms d’Ernest de Coquelin, le cardinal duc de la Province, Fulgence de la Ribaudière, le grand-comte de Flandre et du Hainaut, Barnabé Babaussart, celui de l’Artois et de la Côte, tous ont ouvert leur cassette pour abonder la jeune affaire. L’aréopage jacobin au quasi complet, ma nièce.

Et, pour tirer les ficelles des reflets qui agrémenteront les soirées de nos jacques et manants, et les soupers de nos seigneurs comme du potinage de leurs valets et gens d’apparat, une escouade d’anciens gazetiers et courrièristes sont assujettis. A peine les premières images apparues, la rumeur s’amplifia. Le miroir était médusé. Comme séduit par la trempe de ses sociétaires, magnétisé par le prestige de ses apporteurs, stupéfié par l’ascendant des nobles noms.

L’autre a été conçue dans le sein de la guilde des marchands et manufacturiers qui, elle aussi, tremble parfois devant les soubresauts de l’opinion et s’attache à attirer à elle les bonnes grâces du peuple et ses croyances aimables. Je vous ai déjà éclairée, jeune citoyenne, sur les fortunes et malheurs d’Horace Serniclet ou de César de Chasseneuil, deux figures considérables qui dominent l’état du travail et de l’industrie. Le premier est un esprit touche-à-tout qui ouvre sa porte avec candeur mais tempérament et donne son avis sur tout et rien. Son habileté rime avec ses aménités. Le second prise le calme des cabinets secrets où l’on échafaude théories et calculs, et invente plans et manoeuvres pour parvenir à ses fins et accomplir un projet. Une puissance qui procède de l’influence. Comment penser qu’ils ne veuillent point fasciner l’honnête maison de miroir offerte à leur volonté ?

Pour les deux coteries, c’est le qu’en dira-t-on qui persécute et l’ouï-dire qui taraude! Ces deux mondes-là sont aussi éloignés l’un de l’autre que le chant sacrilège sans-culotte en une taverne de faubourg d’un cantique dévot de la paroisse de La Treille. La maitrise des sentiments du peuple est une bataille de tous les instants. Jacobin ou manufacturier, la petite musique de ces miroirs qui endort la vindicte et détourne la rancune est l’objet de toutes leurs attentions. Que voilà un tyran, jeune citoyenne, dont on devine qu’il a déjà gagné les âmes de ceux qui s’emploient en vain à le dominer !

LES AFFRES DE LA GRANDE DUCHESSE

Par Marc Prévost :: 16/06/2009 à 20:14 :: Chroniques de l Empire

Ah, jeune citoyenne, la vie politique est-elle si cruelle que ses enfants tiennent lieu de proies à ce Moloch mangeur de destins et broyeur de talents ! Quand je vois ces vies échouées dans le ruisseau et ces carrières brisées comme la brindille sous le fléau, je songe à la toile de ce Goya, un jeune peintre d’Espagne à l’âme tourmentée comme les montagnes brûlées de son pays, et qui imagine Saturne dévorant ses enfants. Et mon esprit vacille devant une telle vision d’horreur et de désolation.

Eh bien, le parti jacobin est dans la main de ce dieu de folie et de terreur qui plonge ses fidèles dans les enfers du doute et les recouvre des cendres de la honte. Et la Grande-Duchesse ne sait plus que faire pour entraver le mouvement inexorable et puissant comme la marée d’un solstice sinistre qui les ensevelira tous. Car les désignations à la Diète de Strasbourg ont tourné au désastre pour le parti né de la cuisse de Monsieur de Jarnac.

Le prophète Anacharsius est ressuscité ! Hosanna, ma nièce ! Les Natureux dont il est le meneur aussi adulé qu’un chef cathare à MontSégur, le tiennent comme dépositaire de la pierre philosophale, et, grâce à son élan, Olympe de Croÿ lustre son troisième habit de déléguée. Tantôt prédicateur tonnant en chaire, tantôt bouffon du pouvoir maniant l’ironie tel un Diogène de notre temps, une fois tout de sourire à conter mignardises à faire rougir un cercle de puritains, une autre plein de morgue à faire écumer de rage tous les fiers-à-bras que compte notre empire, l'histrion se targue d’avoir si aisèment culbuté dans le fossé les processions du parti catholique et bouté le feu aux chapelles Saint-François.

Le grand-abbé de Saint André, Nazaire-Gaspard de Lantonnelle, dévoué thuriféraire de son évêque du Béarn, a fait son deuil d’une délégation à la Diète. Pour les jacobins, la moisson est maigre et la besace plate. Petite gloire pour le chef sectionnaire Benjamin Gentil qui emmenait sa brigade de jacobins dans cette partie de l’Empire, piteuse fin pour le délégué Arsène DeFosrêt, défait en rase campagne artésienne. Les alliés ne sont pas mieux pourvus. Le Montagnard Chalotais, ancien échevin de Calais, retrouve les ors de Strasbourg, mais il observa le boulet de près. Ah, la Forte-Alliance peut emboucher les trompettes du triomphe que les Romains savaient magnifier. Merlin de Bavinchove et Princesse Samîra, siègent à la Diète, sous l’oeil satisfait de Catulle Quentin, le maréchal du parti de l’Empereur.

Guenièvre de Machelouve, l’égérie des phalangistes, affiche le regard des fauves avant de bondir. Une victoire en appelle une autre, ma nièce. On aiguise les coutelas et on graisse les fourreaux. On sent le bourg d’Hénin-Liétard à portée d’arquebuses. Les jacobins ne savent plus à quel saint se vouer. Ils ont semé le vent, ils récolteront la tempête. Ils ont protégé au delà du convenable l'échevin déchu Sire Barbarou qui goûte en ce moment l’hospitalité des geôles de l’Empire. Ils ont répudié Manon Rollant telle une soubrette maladroite que l’on réprimande pour le bris d'un bibelot. Ils voient ressurgir l’ancien échevin Maxime-Etienne du Hauranne, comme le chasseur pétrifié se laisse surprendre par l'animal furieux. Il y a quelques jours, un jeune cadet jacobin a renversé la table des sectionnaires du bourg et a pris la tête d’une faction pour espérer l’emporter. Déjà, l'échevin voisin de Lens, Gervais Desmines, lui apporte son entregent et l'assure de son soutien.

Qui de la chevalière de la Phalange ou du cadet frondeur pour devenir premier magistrat ? La Grande Duchesse observe les manigances et les feintes qui enserrent le beffroi maudit. Alors que, à Paris, une nouvelle bataille est annoncée pour la maîtrise du parti jacobin, ce vieux navire si fragile et si secoué par les vents contraires. Elle en aurait, dit-on, appelé aux leçons du grand Pyrrhon qui professait la retraite en bon ordre pour l’esprit assailli par le doute.

LA CHEVALIERE D'EON

Par Marc Prévost :: 12/04/2009 à 11:41 :: Chroniques de l Empire

C’est une âme de feu et un tempérament de gladiateur qui retient notre attention, jeune citoyenne. On la dit trempée de la forge d’Hephaïstos ou née d’un grand chêne forestier comme le Créateur avait engendré Eve du flanc d’Adam. C'est une chevalière d'Eon, au mystère si bien entretenu, une amazone de notre temps, cuirassée de certitudes cuites au fond d'un donjon froid comme le granit et harnachée de revanches et de conquêtes qui ont le prix et le goût du sang. En politique, les familles font souvent des dynasties et les situations des héritages. Grande est la tentation de défier le temps et d’imposer une lignée naissante, et tous les moyens sont bons pour entrer dans l’histoire.

Le nom sonne comme une charge de sangliers devant la battue des audacieux, et, si l’on veut déclencher la foudre sur une foule pour s’en assurer la docilité, en appeler à l’image du vieux chef, c’est commencer à maîtriser l’éclair. Machelouve ! Trois syllabes qui tonnent et qui grondent.

Voici un demi-siècle, au côté du parcheminier Efflam, bête noire des fermiers généraux et autres collecteurs d’impôts royaux qu’il n’hésitait pas à faire jeter à la rivière, ce jeune fauve de Roch ressuscitait le temps des grandes compagnies qui ravageaient le royaume des Valois alors aux prises avec les armées d’Albion. Et la Pucelle était leur icône. La noble figure est devenue immortelle par la grâce de notre Dieu et Roch de Machelouve a fait de la sainte de Domrémy son blason et de son image son étendard. Pas une charge qui ne soit placée sous le signe sacré, même les plus défaites comme cette année de schisme conduit par son ancien lieutenant l’ingénieur Amédée-Numa Kentaris, ivre de sécession et fou de prééminence. Pas un discours qui ne soit signé du grand nom, même les plus injurieux à l’encontre des peuples dévots d’Abraham et victimes sans fin des répugnants pogroms à l’Est.

Et la Phalange, sans cesse fleurie sur le versant ultra, empoisonne la droite comme un arsenic florentin avec la bénédiction de Monsieur de Jarnac, fils de Machiavel et disciple du cardinal de Retz, qui avait fiché la malédiction dans le flanc droit des carlistes et des marchands aussi sûrement que le lancier sa pique. Aujourd’hui, Roch l’auroch, comme l’ont baptisé quelque gazetier à l’imagination fertile, a compris que le temps lui est compté.

La dame Guenièvre sait son heure venue. Apprenez, jeune citoyenne, que la fille de Roch entreprend notre province depuis longtemps, dont elle fut conseillère et une habituée des concours de fief. Je vous ai déjà entretenu de l’imbroglio d’Hénin-Liétard, du nom de ce bourg d'Artois où l’on extrait cette pierre noire qui brûle et qui chauffe tel le soleil d’été. Des sacripants sont au cachot et leurs noms et titres seront probablement jetés aux oubliettes après un pilori de circonstance. Et la course aux fauteuils fait déjà rage avant même le départ de la joute. Manon Rollant, jacobine de belle mise, est-elle une naïve dont on se joue pour mieux avancer d’autres pions ou son contraire, une démone en embuscade prête à fondre sur l’hôtel echevinal à la première occasion? Les commentateurs remarquent la maître-main du cardinal duc de la province Ernest de Coquelin derrière le rideau de scène. L’ancien meneur des sectionnaires d’Artois et de la Côte a compris depuis longtemps la menace qui pèse sur le bourg, et sur lui-même et quelques autres si, par un malheureux hasard, les dieux s’entichaient de dame Guenièvre.

Apercevra-t-on la haute stature du Prince Orlov, longtemps le protégé du cardinal duc, son précepteur en politique, et dont le fief de Béthune avait été si souvent secoué sous le règne du Roi François puis celui du Roi Jacques ? Ou la fière allure de Félix Goudachov, le député-échevin de Liévin, qui avait naguère recueilli Barbarou comme gisant dans un fossé, disgrâcié et banni de l'hôtel d'Hénin-Liétard, et qui lui a prodigué soins et conseils pour mieux nourrir son dessein. Car, jeune citoyenne, ce qui frappe l’esprit c’est l’étonnante similarité entre ces épisodes tant la famille des jacobins d’Artois et de la Côte s’inspire des Atrides dès qu’elle s’évertue à régler une succession ou former une alliance. Prévoir le dénouement d’un tel noeud gordien est plus malaisé qu’une partie de bonneteau un bandeau sur les yeux.

A qui l’Histoire, cette rusée, ouvrira-telle sa grand-porte et à qui réservera-t-elle ses poternes ?

FIL D'ARIANE (bis)

Par Marc Prévost :: 09/04/2009 à 18:30 :: Chroniques de l Empire

A la demande générale (je pousse un peu...), voici un second fil d'Ariane pour démasquer ces transfuges de l'Histoire qui peuplent celle de notre région.

- Zébulon Cadaret : ancien Chancelier du roi François, huguenot de race et jacobin de raison, a forgé son caractère pendant la longue guerre des Colonies de l'Atlas et des Aurès, inextinguible rival de Monsieur de Jarnac à qui il a souvent disputé le sceptre des jacobins,

- Tancrède : ancien Chancelier jacobin du Roi Jacques qu'il ne défia pas puisque cruellement évincé de la seconde joute à la Grande Désignation par le phalangiste Roch de Machelouve, huguenot de belle extraction, deux fois général-en-chef des sectionnaires du Royaume, aujourd'hui économe de ses gestes et de parole parcimonieuse.

- Barnabé Babaussart : grand-comte d'Artois et de la Côte, de pur sang jacobin et qui a légué son fief à Buddy Baer, longtemps au coeur des bisbilles échevinales de Boulogne-sur-Mer, monte drôlement sur ses grands chevaux quand on lui murmure la disparition des bas-écriteaux de nos diligences,

- Gonzague de la Halle : adroit mousquetaire de la Phalange des Ultras, à maintes reprises a donné l'assaut au beffroi de Lille aux côtés d'Ulrich Baer, destitué de ses fonctions par les chefs ultras après un imbroglio de justice,

- Achille Tinville : médecin des indigents, ancien suppléant d'Amphytrite Delespaul nommée secrétaire aux Foyers et Chaumières dans un conseil du Roi Jacques, dévot du parti catholique puis de la chapelle Saint-François, conseiller de la Province, aide-échevin à Lille aux fêtes et liesses du peuple, chevalier au Grand-Duché,

L’AIR DE LA CARMAGNOLE

Par Marc Prévost :: 07/04/2009 à 15:37 :: Chroniques de l Empire

Il nous faut évoquer une nouvelle fois le parti jacobin, ses vilaines manières et ses secrets mieux dissimulés que le péché au confessionnal, ses silences fourbes et ses personnages troubles comme l’eau qui dort au fond de la mare et que Monsieur de La Bruyère a si bien dépeints. Il est écrit que le laquais est voué à la détestation de son maître. L’adage ne sera pas démenti, jeune citoyenne, tant jalousie et aigreur sont les meilleurs aiguillons d’une âme en peine d’honneurs et de belle situation. C’est au pays des gueux et des masures de suie que le mal frappe de nouveau. Peu commode en conversation et fort rude en abord, l’échevin d’Hénin-Liétard, au coeur de l’Artois des charbonniers et des fagotiers, a soudainement rencontré son destin dès potron-minet quand les gens d’armes sont venus le tirer de son lit avec à la main un édit de justice pour le mener à la question.

Il s’appelle Barbarou, et son nom fait trembler tous ceux qui ont osé soutenir son regard ou discuter ses ordonnances échevinales plus cinglantes qu’une sentence de juge pour le cachot. Et ces façons de rustre, ma nièce ! Ainsi, pendant l’Avent, et alors que le bon peuple se préparait aux cantiques de la messe de Noël, il organise la disparition de tous les journaux du Tocsin de la Lys qui avait osé, tel un crime de lèse-majesté, le tancer pour ses laids agissements et inélégantes tartuferies. Son bourg n’est-il pas dans la mire des officiers des finances et sous la loupe des chambres des comptes qui flairent tels des limiers d’élite quelque excès de dissipation des deniers publics ou volonté de malversation. Etre coupable de telles machinations et familier de tant de dilapidations ne lui vaut que des ennemis en dehors de son hôtel échevinal mais il sait garder des affidés au sein de son conseil. Le comble est atteint quand il décide le renvoi, brutal outrage, de sa propre première aide-échevine, cette Manon Rollant, ministre des logis et mansardes sous le deuxième règne du Roi François puis dans le conseil du Chancelier Tancrède, autrefois proche du Chancelier Zébulon Cadaret, aujourd’hui l’une des fidèles du jeune marquis Aubépin des Ouches, le Grand Exégète du parti, tous deux ralliés à la grande-Duchesse, et qui semblait elle-même avoir tout appris de la politique.

Mais le Sire Barbarou n’a cure de tels états de service. Voici quelques années, sous le règne du Roi Jacques, il n’avait pas hésité l’ombre d’un clignement d’oeil pour déposer sans ménagement son prédécesseur, Maxime-Etienne du Hauranne, issu d’une lignée de magistrats échevinaux, et s’emparer du fauteuil de l’infortuné. Alors, gredin ou pas gredin? Pour l’heure, notre brigand reste paré d’innocence et peut se prévaloir de cet habeas corpus enseigné par les philosophes d’Albion. C’est que l’enjeu du bourg artésien est crucial pour les jacobins. La section d’Artois et de la Côte est la plus étoffée de l’Empire et une défaite serait plus malvenue qu’une mouche dans le bol de lait d’un héritier de roi. Le souvenir jacobin résisterait-il à la furieuse charge des phalangistes de Dame Guenièvre de Machelouve, prompte à l’embuscade et dont l’aguet est plus apprété que celui de ces chasseurs du Gévaudan qui eurent raison de la bête?

Avec cette chevalière d’Eon pour préaux et tréteaux, la crème des ultras arpentent ruelles et places de marchés sous la férule de Karel Swaak, et hument avec rage les effluves de la bataille et le vent de la mitraille. Le bon peuple sait l'air de la carmagnole, déjà sur toutes les lèvres, mais pour qui la chantera-t-il ? L’histoire de Sire Barbarou restera d’ores et déjà dans les livres au chapitre des curiosités de la politique et l’on n’attendra pas un procès ad hominem pour faire celui des diableries et autres frasques qui garnissent nos gazettes, éclairent les curieux miroirs du lointain et font parler les petites boîtes ventriloques.