Chronique impertinente de la vie politique dans le Nord Pas-de-Calais
Le conclave de Reims a ressemblé à un pugilat de nos campagnes ou alors à ce poulailler trop petit dès qu’on y jette le coq. Comment ces sectionnaires, si bien mis à la ville, si prompts à manier la rime ou le bon mot, si enclins au bel esprit, ont-ils pu se commettre ainsi ? Visages emplis de haine, regards de mépris, invectives plus cinglantes que le fouet du garde-chiourme, la vieille cathédrale des mérovingiens résonnait des tourments de l’enfer, démons et diablesses qui virevoltaient sous la nef sacrée, âmes damnées, anges noirs et sombres sbires à la manoeuvre dans le clair-obscur des colonnes et des transepts, et les sectionnaires tel un troupeau en furie réclamant sa livre de chair. Certains gazetiers ont pu évoquer le conclave de Rennes si l’on voulait prendre une comparaison, quand le vieux pape Jean de Mormal s’était résigné devant les échauffourées et les jérémiades qui avaient émaillé ce rassemblement de sinistre mémoire.
A plusieurs reprises, on put s’attendre à une bataille rangée entre les émissaires de la Grande Duchesse et ceux de la comtesse du Poitou Daphné du Montceau de Lameth, à moins que ce ne fut entre les grands électeurs de l’échevin de Paris Déodat Lemercier et ceux du marquis Aubépin des Ouches. Que voulez-vous, ma nièce, chacune et chacun se croit le dépositaire d’un morceau de la vraie croix des jacobins pour ensuite relever la bannière des sectionnaires à son seul profit. Ce conclave est celui d'un théâtre de marionnettes. Chacune est chacun relié par des fils secrets à un démiurge qui inspire leurs mouvements, leurs paroles. Fortuné Trajani, l'ancien chancelier du Roi François, animait le rôle de la grande Duchesse. Tancrède, l'ancien chancelier du roi Jacques soufflait à l'oreille de l'échevin de Paris. Le rude hidalgo Zuinorquy Ochoa qui fut meneur-en-chef des jacobins, tirait les ficelles du marquis des Ouches. Et c'est le souvenir de Monsieur de Jarnac qui poussait en avant la comtesse poitevine. >
Le legs du baron de Tulle, l’ancien galant de la comtesse de Lameth, et dernier meneur-en-chef des sectionnaires de l’Empire, est-il à ce point si précieux qu’il entête les âmes et étourdisse le mieux assuré des marquis et le plus philosophe des gentilhommes. Devant les étranges miroirs du lointain et les courrièristes trop heureux d’un tel spectacle comme une aubaine à fort tirage, la fine fleur jacobine a étalé ses querelles de famille et ses disputes de clan avec force charivari et tohu-bohu. Etonnez-vous si sectes et hérésies prolifèrent sur un si fertile terreau comme girolles après l’ondée, et si brigues et cabales grouillent depuis un si gras fumier.
La Grande-Duchesse a, ma foi, assez bien tiré son épingle d’un jeu où tous les coups sont permis. Vous connaissez, jeune citoyenne, sa propension à douter et à sacrifier à la réflexion, à s’abîmer dans les affres de l’hésitation et de la procrastination. C’est un tempérament tranché. Une fois épuisé le scrupule et l’oscillation, la voilà qui enfourche le destrier du destin tel un taureau tout d’instinct, comme pour conjurer les atermoiements qui la rongeaient. Et là, ma nièce, la Grande Duchesse est plus inflexible qu’un vieux chêne sous la plus épouvantable colère des cieux. Nous saurons dans quelques jours qui conduira le parti jacobin à la prochaine Grande Désignation contre les armées de la Forte-Alliance de l'Empereur Nicolas.
L’apport des troupes de Déodat Lemercier, qui vit le martyr du vaincu depuis son désaveu par les sectionnaires, fait un avantage certain à la Grande Duchesse. Le jeune seigneur des Ouches, allure de sans-culotte parfumé et finement vêtu, qui prise la casquette du gavroche et le sabot du poulbot, veut briller et sait que le temps est pour lui. La comtesse du Poitou a su concentrer sur sa personne les plus fielleuses animosités et aigres épithètes pour mieux arborer le visage d’une sainte et espérer de plus belle la sanctification sans oublier d’ invoquer la rédemption pour le parti de Monsieur de Jarnac aux côtés duquel elle a passé son jeune temps, alors damoiselle de son salon particulier dès son intronisation au Château. Tiens donc, jeune citoyenne, en appeler ainsi aux anges et belles figures de notre Bible apparaît plaisant si l’on s’imagine le fantôme de Dieu, comme ses dévots osaient nommer le Roi François, tonner son courroux entre les travées du conclave puis s’évanouir plus sibyllin que jamais.
La politique a ceci de merveilleux, ma nièce, que l’on ne peut jamais tirer de plans sur la comète sans prendre le risque d’être vilainement démenti puis obligé à contrition. Observez les votes sectionnaires de cette semaine qui ont déjoué les oracles des audacieux pris à leur propre piège comme moucheron dans une toile d’araignée. Déodat Lemercier, le grand echevin de Paris, bombait le torse tel Artaban sur le perron de son château. Las, la divination s’étiola comme neige fond au printemps et la déconvenue assombrit le visage de celui qui espérait se saisir des rênes du parti jacobin sans coup férir. Pour achever de corrompre le goût déjà trop amer de sa déception, la grande Duchesse fait jeu égal avec l’échevin de la capitale dont la redingote sans cesse lustrée prit soudain un ton fripé et la canne sertie de brillances et préciosités apparut de bois vulgaire. Notre édile grand-ducale a pu se réjouir sans retenue et balayer d’un revers de main les mauvais augures qui l’avaient mise en garde et rabrouer les tristes mines qui prédisaient l’échec d’une telle équipée.
La percée du sémillant marquis Aubépin des Ouches est remarquée et, désormais, dans les sections jacobines comme au plus haut du parti fondé par monsieur de Jarnac, il faudra compter avec ce jeune hobereau plein de hardiesse et de brio. Mais la plus grande surprise, c’est l’irruption tonitruante de la comtesse Daphné du Montceau de Lameth qui, tel un lévrier de race, coiffe ses congénères dans la dernière ligne droite, au finish comme disent nos voisins d’Albion. Et savez-vous que certains votes sectionnaires dans les bureaux reculés des contrées artésiennes ont troublé les tenants d’une pratique sobre et régulière. La détestation que certains meneurs vouent à la comtesse du Poitou est tel !
Passé la stupeur qui les a étreint comme froideur du soir en hiver dans ces manoirs de campagne mal affermis, nos trois prétendants supplantés sont désormais plongés dans les affres de la réflexion. D’autres préfèrent rompre les ponts avec ce parti jacobin trop extravagant selon eux et si déroutant qu’il les a désarçonnés dans leurs convictions et leur for intérieur. Ici, jeune citoyenne, c’est l’ancien meneur des sectionnaires de Flandres-Hainaut qui prend la poudre d’escampette. Avec le truculent Treng’Hor, membre du conseil des Anciens, qui provoque sourires et rires chez les fidèles des curieux miroirs du lointain, Savonarole Journu-Dolet, qui avait mené campagne aux côtés du jeune des Ouches, vient de rendre sa casaque et décide de courir sous ses propres couleurs. Tous deux auront à trouver une entente avec les ultras de la société des Egaux en Tout, portés à incandescence par le rusé Escarpolet, Karaguine de son vrai nom, grandi aux confins des lointaines steppes de l'Oural, et qui cache sa terrible habileté dans sa besace d’employé du courrier.
Mais revenons au parti jacobin qui ne sait encore qui le conduira à la prochaine Grande Désignation. La comtesse de Lameth est certes en bonne posture. Barguignages et marchandages, tâtonnements et atermoiements sont désormais le lot des journées ô combien longues et affairées qui séparent les jacobins du conclave de Reims et de ce Zeugme tant attendu qu’il en apparaît impossible. Tout peut survenir encore, car aucune majorité n’émerge avec franchise et il convient de disposer des meilleures alliances et des plus nombreux ralliements si l’on veut prétendre au sceptre de la rose.
Les rêves partagés font-ils un destin commun ? Que voilà une question saugrenue, ma nièce. Peut-on admettre que les jacobins puissent être guidés par une idée semblable tant leurs joutes complaisamment étalées au grand jour et pour le plus grand plaisir des gazetiers et des conversations de salons les font passer pour meute affamée, troupe de canards etêtés sinon essaim de frêlons fous. Pour autant, et à mesure que le temps se réduit jusqu'à la date redoutée, on les devine sans trop de peine hantés par un dessein aussi pénétrant que la quête du Graal ou la découverte de la pierre philosophale. Les prochaines années du parti jacobin s'écriront depuis ce conclave de Reims, qui s'annonce aussi disputé qu'un tournoi de village et aussi indécis qu'une récolte en basse saison. Les plus subtiles combinaisons sont à l'épreuve des conciliabules que l'on tient au détour d'un corridor ou dans la demi-pénombre d'une tenture de boudoir. Où et quand jaillira la meilleure audace ? Qui osera dévoiler le premier sa carte maîtresse et réduire au silence ses contradicteurs ? Quel alliage pour souder entre elles les factions jacobines aussi belliqueuses qu'une assemblée de barons saxons avant l’élection d’un empereur?
Monsieur de Jarnac n'y retrouverait pas son vieux parti. Voici bien longtemps, il avait su convaincre d'un pacte dont il avait le secret toutes les opinions, les clubs, les coteries et les régiments de sectionnaires. Plus près de nous, le vieux Pape Jean de Mormal fut bien près de jeter tiare et manteau à la rivière quand ses ouailles tels des chiens perdus se fussent étripées sans merci pendant le conclave de Rennes. Aujourd’hui, la Grande-Duchesse marche sur leurs brisées mais c’est sous l’oeil de la chance et dans la main de la Providence car les rivalités ont fait jour pendant tout l’été. L’ancienne place huguenote de La Rochelle a tant bruissé de rumeurs et grincé d’insinuations pendant l'académie d'été des jacobins où la Grande Duchesse a occupé l'avant-scène. Du grand échevin de Paris Déodat Lemercier au jeune marquis Aubépin des Ouches, son ancien conseiller à son cabinet, sans négliger, jeune citoyenne, leur ennemie jurée à tous et toutes, la comtesse poitevine Daphnée du Montceau de Lameth, il ne manque pas d’allant aux adeptes des jeux de hasard pour se risquer à ses caprices.
Car figurez-vous que l’unité derrière le panache de la Grande-Duchesse est moins solide qu’il n'y paraît. Ici, le baron Saint-Hardi, ancien aide de camp du Pape Jean, élevé vicomte de la Province, lui a refusé son allégeance. Ni le vice-amiral Pierre Delannois, échevin du grand port des Dunes, longtemps dauphin du Pape Jean. Quant à Fulgence de la Ribaudière, le comte de Flandres-Hainaut, il aurait posé sa tête sur un billot plutôt que déposer les armes. Et en apportant leur soutien à l’échevin de la capitale, c’est comme s’ils signaient la plus honnie des mésalliances. Manon Rolland, délégué à la Diète de Strasbourg et Savonarole Journu-Dolet, ancien chef des sectionnaires de Flandres-Hainaut, qui savent les jacobins plongés dans les abymes du doute, font corps derrière le jeune des Ouches. Dans quelques jours, il reviendra aux sectionnaires de l’Empire de se prononcer. Et, au mieux, c’est un songe éveillé pour celui ou celle qui entrera en conclave à Reims avec le plus de régiments ralliés et d'étendards conquis, au pire un cauchemar pour les autres, obligés à la posture du vassal.
C’est un fol espoir qui transcende le conseil de notre Grand Duché, ma nièce ! Notre Grande-Duchesse s’est escrimée à vanter son nouveau dessein pour le Très Grand Colysée. Dans le même temps, de petits jeunes gens à mine supérieure et grisés par la brillance de la relique barbare, cet or qui scintille plus fort que l’étoile polaire, se sont imaginés dans le rôle de ce Midas, antique roi de Phrygie, qui transformait en métal jaune tout ce qu’il effleurait. Et ont pris des risques insensés dans toutes les bourses aux valeurs de notre continent et même d’ailleurs, Londres, Amsterdam, la Nouvelle York, jusqu'aux places de finances des Empires du Milieu et des Indes de Sa Majesté le Roi d'Angleterre. Je viens de relire avec circonspection le récit des aventures de Monsieur Law au début du siècle et de ses assignats qu’il croyait plus solides que le granit de Bretagne et qui valurent moins que le papier qui servit à les imprimer quand plus personne n’y crut, comme un piètre jongleur rate son exercice et que les badauds le moquent puis l'oublient. Ou de cette curieuse bourse des tulipes aux Provinces-Unies, plus vite fanées qu’un bouquet de violettes dans un vase sans eau. /P>
Je vous avais déjà fait part de mon dédain, jeune citoyenne, pour une si dépensière construction vouée au jeux de balle et aux spectacles de saltimbanques et autres bouffons de l’Empire qui font rire dans les curieux miroirs du lointain et distraient le bon peuple pour mieux l’éloigner des envies de récriminer et de l’idée d’une émeute. Sous le sceau de la confidence, les argentiers échevinaux et les intendants des municipalités qui ont eu le privilège de compulser les livres de comptes du trop fameux Colysée tremblent d’effroi à la simple évocation des malheurs prêts à s’abattre. Mais nos paysans et ouvriers grondent déjà à l’idée des disettes et restrictions de pain qui vont fondre sur les chaumières et les fermes du pays. L’empereur Nicolas ne ménage pas sa peine pour tenter de restaurer la confiance sur les bourses en folie. Lui s’affaire auprès de la Chancelière de Prusse, ou du Grand Doge de Milan, ou du Grand d’Espagne, ou traverse la Manche pour étreindre le Vice-Roi d’Angleterre, tous fort accaparés par les banqueroutes et les déconfitures qui fleurissent leurs royaumes ou principautés comme champignons vénéneux en bois maudit./P>
Dans le même temps, notre Grande-Duchesse, avec grand ahan et forte volonté affichée sur son visage qui la fait confondre avec une héritière des Médicis, court les ministères dont elle sait les cassettes encore à moitié remplies. Et tache de convaincre les grands-commis impériaux et marquis de Paris de délier pour elle les bourses de l’Empire. Ainsi Hippolyte de Foucauld, le ministre de la Nature et de la Raison, de l'eau claire et des chats et chiens, aurait promis une rivière d’écus. Ainsi sa voisine au Conseil de l’Empereur, préposée aux Humeurs, Hôpitaux et aux Jeux de corps, en a fait autant. /P>
Chez nous, elle n’a pas eu à déployer force rhétorique pour décider ses pairs de lui ouvrir leurs coffres. Ernest de Coquelin, le duc de la Grande-Province est un de ces fols épris des jeux de paume et de balles, qu’il regarde avec des mines d’enfant émerveillé devant le spectacle des santons et des gloussements de Merveilleuse éblouie par les toilettes à la mode du Faubourg Saint Honoré. Fulgence de la Ribaudière, le comte de Flandres-Hainaut fut trop content de barguigner son soutien à cette Grande-Duchesse qu’il ne porte pas dans son coeur. /P>
Désormais, le peuple des bourgeois, marchands et manants, qui déchiffrent avec grogne et lassitude les affiches et parchemins des impôts qui les frappent comme froide bise en automne, dîme et gabelle, capitation, taille et sel, craignent comme un mauvais sort un impôt grand-ducal de circonstance. Curieuse nation -comme disent les doctes philosophes de notre siècle- qui à son sommet tente d’éteindre l’incendie qui consume le Trésor impérial et, dans ses provinces, agite la torche de la gabegie. Ainsi va l’Empire, ma nièce.
Sur la scène de notre Grand-Duché, il est peut-être le personnage le plus exécré ou le plus admiré, c'est selon. Drôle de sire, en réalité, que ce fringant et altier chevalier qui prend si bien la lumière et attire si fort les regards. Il prise avec une rare fringale les curieux miroirs du lointain et les gazettes sont pleines de son nom. Il a apprivoisé avec habileté les astuces de la renommée. On dit qu'il a trouvé le secret de l'éternelle jeunesse. Tantôt il fait songer à un sociétaire de la Comédie-Française dans son plus beau rôle, tantôt à un de ces doctes messieurs professeurs de la Sorbonne, dont il possède les plus beaux parchemins, qui vous assaillent d'arguments et vous recouvrent de leur culture, aussi vaste et profonde que l'océan. A moins qu'il ne fasse surgir l'image incongrue d'un de ces modèles inaccessibles et hautains, fous de leur reflet, quasi infatués de leur ombre, grandement recherchés de nos peintres, je dirais, ma nièce, Monsieur Watteau ou peut-être Monsieur Delacroix. Les malveillants dressent une méchante comparaison avec les jeunes gens qui ont envahi nos boulevards et nos salons et tiennent d'étranges conciliabules, drôlement attifés et curieusement mis, affectant une élocution aussi précieuse que ridicule, comme Monsieur Molière l'aurait estimé. L'époque les appelle les Incroyables et les Merveilleuses et Monsieur Buddy Baer - vous aviez deviné, ma nièce ? - est l'une de leurs icônes. Pas une de ses tirades qui ne soit reprise en choeur, aucun de ses avis qui ne fasse florès chez ces Hurons de chez nous qui n'ont qu'éloges et louanges en bouche, ravissements sur le visage et regards pétillants, dès que l'on prononce le nom de leur prince coqueluche.
Les chroniqueurs se souviennent de l'irruption de ce très sémillant tel Scapin entrant en scène. C'est le comte Barnabé Babaussart, un temps las de la vie publique, qui avait cédé sans manières son fief de la côte à Monsieur Buddy Baer. Qui s'empressa d'y élire domicile comme un ours se jette sur miel de ruche frais. Ernest de Coquelin, le duc de notre province, lui ménage une place bien en vue dans son assemblée. Les caprices du hasard veulent qu'il y côtoie le chef de la phalange des ultras, son homonyme l'âpre et tudesque Ulrich Baer avec qui il n'échange même pas un regard. Il est de toutes les joutes depuis tant d'années que le parti jacobin ne peut faire l'économie de ses talents. Notre chevalier doit sa considération à ce formidable ministère des Arts, des Belles-Lettres et de la Comédie que lui avait confié le roi François dont il fut un assidu sectateur et l'infatigable fétiche au sein du gouvernement du Chancelier Jean de Mormal. Eh bien, figurez-vous, jeune citoyenne, que le chevalier Baer s'est permis de solliciter la balance du destin lors du grand conclave de Versailles sur la réforme de notre constitution qu'il convient d'appeler impériale, dorénavant. Un seul suffrage pour emporter le sort et ce fut le sien !
Les jacobins n'ont pas fini de montrer les dents et de se répandre en vilénies sur son compte. Dieudonné Moschato, le chef des sectionnaires d'Artois et de la Côte, Manon Rollant, déléguée à la diète de Strasbourg et vicomtesse de la province, Honésime Poissonnier, le député-échevin de Boulogne-sur-mer, pestent contre le parti jacobin qui leur a envoyé cet "imposé" et jurent leurs grands dieux qu'on ne les y reprendra plus. Désormais, la rumeur bourdonne dans les salons et les boudoirs de l'Empire, car Buddy Baer a les faveurs de notre souverain l'Empereur Nicolas qui, dit-on, lui ouvrirait bientôt selon son bon plaisir les portes du Château pour lui offrir une noble charge. Commérages et papotages, ma nièce, sont les mamelles de notre vie politique.
C'était l'autre soir au conseil échevinal de Lille. Les citoyens et badauds du parterre qui ont assisté aux échanges en sont restés coi. Voyez-vous ma nièce, il est deux adages à méditer quand on tente de percer les mystères de la politique. Le premier sera pour Ignace Pons, le jeune hobereau méchamment estourbi lors des dernières joutes échevinales. Il est vrai que la Grande-Duchesse ne lui avait laissé aucune espèce d'espérance, toute à sa revanche sur l'humiliation d'il y a quelques années quand le jeune Pons l'avait brillamment -et avec cors et trompettes- bousculé hors d'un fief que l'on croyait acquis aux jacobins pour l'éternité.
Eh bien, le doux damoiseau s'est rebiffé ! Et a fait montre d'un sens peu commun de la répartie sinon du duel de mots. Oh ! Ce n'est pas encore Monsieur Bossuet et son art oratoire, ni Démosthène et sa science de la réthorique. Mais le jeune Pons, s'il n'a pas effacé sa défaite de printemps, a imposé sa manière et son blason. L'échevine ne se laissa pas ahurir sans réagir, jeune citoyenne, et vous savez son esprit de contradiction. Les gazetiers se réjouirent tant les conseils échevins sont trop souvent mornes et propices aux bâillements. Autour du jeune Pons, on a serré les rangs comme sous la mitraille. Alexandre de Laville, le vidame sans fief, lui aussi défait en son temps par la Grande-Duchesse, qui connaît les arcanes de la politique comme sa poche de gilet. Princesse Samîra, déléguée à la Diète de Strasbourg pour la Forte-Alliance, Mahaut de Mormal, la propre nièce du vieux Pape Jean, qui vient d'annoncer son engagement au club des Nouveaux jacobins proches du pouvoir impérial, tous ont compris que leur faible nombre n'était plus un poids et qu'il ne leur fallait pas rougir de la défaite. L'opposition à la Grande-Duchesse s'est trouvée un nom et un élan. Telle une charge de brigade légère. A propos, jeune citoyenne, l'apophtegme est le suivant : "Il faut se méfier de l'eau qui dort" ! Un adage que l'on ne peut accoler à l'autre brigade, celle qui entoure la Grande-Duchesse et qui lui déblaie le champ de bataille avant l'offensive ultime, quand, telle une démone guerrière, elle emporte la victoire sans merci ni clémence. On a déjà glosé sur le maréchal-comte Pierre le Jolis de Villiers de Saintignon, qui, par un plaisant hasard des parentèles et familles de l'ouest de l'Empire, se trouve être allié à son chouan de cousin Philippe, vicomte des bocages de Vendée et pourfendeur des idées jacobines de l'égalité - une profonde injustice pour lui ! - et du pouvoir à Paris pour administrer et répartir. Il joue le rôle d'un preux sigisbée qui saurait hausser la voix pour faire taire les questionneux et autres mal-pensants. Un chroniqueur lui a trouvé quelque voisinage avec Galaad, ce chevalier de la légende celte si imprégné des volontés de son seigneur. Avec l'écuyère jacobine Jay Mahoganny, conseillère du Grand-Duché, Philippine de Rouge-Heaulme, la nouvelle amazone première dame du cabinet, chevelure d'acajou frais et iris de myosotis, Catherine de Staël, avertie des arts et des belles-lettres, ou Pénélope de l'Arcadière, vicomtesse de Flandre-Hainaut, qui a conquis de haute lutte le petit fief du centre de la ville, et a jeté aux orties sa jeunesse passée à psalmodier les litanies de la secte orientale du Pavot pourpre, c'est un matriclan qui protège la Grande-Duchesse en son boudoir et ses salons. L'autre lieutenant s'appelle Khader Khan, un médecin du Levant, autrefois proche des carlistes, aussi rusé que fin dans ses agissements et ses menées pour tenir les rênes des faubourgs et quartiers de la ville. Un fier et fort janissaire, ce Khan-là. Car notre Grande-Duchesse poursuit sa haute ambition -et vous le savez bien, ma nièce- de s'emparer du parti fondé par Monsieur de Jarnac avec Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins qui lui a légué sa ville et son grand-duché. Une oeuvre qui lui consume un grand temps ces jours-ci. La ville est donc entre les mains de ces prétoriens dévoués qui doivent tant à leur suzeraine. Leur devise, jeune citoyenne ? Une de celles que Monsieur Dumas aurait sans nul doute aimé concevoir. "Tous et toutes pour une ! " C'est-à-dire pour elle.
L'époque est aux bourgeois comme l'on nomme ces marchands ou manufacturiers de laine ou de coton qui ont réussi et, parfois, font étalage de leurs biens et domaines voire de leur magnificence pour mieux faire oublier leur modeste extraction. J'ai moi-même connu plusieurs de ces enrichis qui cultivaient telle une inavouable passion leur collection de carrosses de luxe plus lestes que le vent de notre cap Gris-Nez et à l'éclat incroyable, et qu'ils faisaient amener de Lombardie ou d'Emilie-Romagne à grands frais. Ce n'est pas vraiment l'usage ici, me répondrez-vous ma nièce. Notre belle province ne prise guère la vantardise ni l'apparat exagéré, moins encore le faste ostentatoire ou la pompe plastronnante des vaniteux. Mais l'esprit humain est ainsi fait. Richesses et trésors tiennent lieu de quartiers de noblesse, abondance et valets de mesure de sang bleu dès lors que l'on en est dépourvu. Au siècle dernier, Monsieur Molière les avait couverts de ridicule avec ses fort divertissantes pièces.
Notre belle province ne manquent pas de ces Trissotins et Monsieur Jourdain, prompts à se montrer dans le plus bel habit outrancièrement brodé et qui rivalisent d'entregent bruyant au seuil de la Cour, à l'instar de ceux du royaume il y a peu, de l'Empire maintenant. Quelques-uns font exception. Parmi eux, il faut observer Horace Serniclet. Issu d'une longue lignée de fortunés légumiers, il a été porté par ses pairs à la tête de la Guilde des marchands et manufacturiers et s'efforce de les rassembler à bride abattue jusque dans les tréfonds de la province. Dans les salons où l'on cause et les cercles où l'on brasse réflexions et discourt sur l'avenir, son influence est grande et ses idées bousculent les esprits endormis. Je vous ai déjà entreprise, jeune citoyenne, sur les lamentations de notre droite, fort réduite et en bien piteux état. Comme souvent en pareil cas, c'est le clan bourgeois qui relève la tête et qui croise le fer avec le pouvoir. Notre Horace Serniclet a bien tenté sa chance, il y a bien longtemps, sous une vague étiquette de marchand éclairé par la Nature et la Prospérité. Mais les dieux de la politique ne voulurent point d'un tel original parmi eux. Et il remisa son vif souhait de marcher dans les pas d'Etienne Marcel, son lointain ancêtre par l'esprit, ce prévôt des marchands qui fut bien près de conquérir Paris.
Dépité, il reprit son bâton de pélerin du bien-être pour tous et mit ses talents au service de notre province. Personne ne peut oublier -et surtout pas la Grande-Duchesse ou le vieux pape Jean de Mormal- l'étonnante épopée dans laquelle il avait plongé la capitale de notre province : ni plus ni moins que l'accueil des Jeux Olympiques des Modernes, ce grand rassemblement quadriennal de tous les athlètes et adeptes des exercices et jeux de corps de la Terre. Notre Pic de la Mirandole dispose d'une nouvelle idée par jour dans sa besace qu'il est tout disposé à ouvrir pourvu qu'on lui demande. Il a inscrit comme un serment de faire de la province une pièce de choix de cette grande Hanse pour le Vieux-Continent qu'il appelle de tous ses voeux.
D'aucuns se demandent, avec force airs mi-contrits mi- surpris, si l'opposition ne serait pas cet Horace qu'ils redoutent parce qu'il brille trop. Las ! Son dernier elzevir -et il est prolixe en publications et ouvrages d'imprimerie- s'adresse jusque dans son titre aux grands féodaux jacobins qui gouvernent ici. Jeune citoyenne, ce ne sera pas vous faire contrariété de vous rappeler leurs noms. Ernest de Coquelin, le grand-comte de la province, Barnabé Babaussart, comte d'Artois et de la Côte, Fulgence de la Ribaudière, comte de Flandre-Hainaut et, en premier, la Grande Duchesse. Car cet inlassable ouvrier à idées et astuces est bien seul, tel ces sentinelles recluses dans leurs échauguettes.
Personne n'a encore entendu Monsieur Honoré Houdar de la Motte-Ligny, le président du Tribunat, l'assemblée de la province qui réunit les patriciens et les confrèries de jacques et manants, pour évoquer qui le Tiers-Etat, qui les corporations et les privilèges, qui les années qui s'annoncent pour la province et ses sujets. Presque aussi silencieux, César de Chasseneuil, le grand rival d'Horace Serniclet, à la tête de la grande jurande des maîtres et patrons, sise au coeur de ce prospère Baroeul où il échafaude les plans les plus incongrus et tire moult ficelles. De même, les chefs de la droite pansent leurs plaies et apaisent les brûlures de leurs déceptions dans un silence d'Hôtel-Dieu qu'ils espèrent ne pas être celui de la morgue. Le champ est donc libre pour Horace Serniclet et ses théories sorties des recueils d'opulence et de bonne économie rédigés par ce bon duc de Sully au temps du Vert-Galant comme l'on nommait le Roi François le Premier. Ses accents de prophète - de bonheur ou de malheur, c'est selon- risquent-ils de le confiner dans un désert où ses prêches devant les pierres et les araignées s'évanouiraient comme eau en plein soleil de midi ?
En politique, il est des péchés moins véniels que les autres. Jeune citoyenne ! Rares sont celles et ceux qui ont aperçu le Pape Jean ces jours-ci. On le dit effondré, vieilli, recroquevillé comme souffreteux sur son grabat de misère. Teint pâle et humeurs viles. Souffle court d'un galérien croupi en cale et mine plus allongée qu’un franciscain en carême. Comme si tous les maux de la terre s’étaient donné la main pour l’accabler. Ses amis et sa suite ont peine à le voir ainsi. Le spectacle tranche avec celui de la Grande Duchesse qui, vous le savez, ma nièce, a retrouvé tout l’éclat qui était le sien quand elle fut un fort remarqué ministre du Chancelier Tancrède, aux Pauvres et Indigents, aux Hospices et Hôpitaux, à l’Hygiène dans les rues, aux Pensions et aux Jurandes. Personne, dans les manufactures ou les offices, n’a oublié cette loi bizarre qui voulait que chacun travaille comme tous et tous comme chacun. Le Pape Jean ne trouvera pas réconfort dans la contemplation enjouée de sa dauphine si bien armée pour de nouveaux premiers rôles et qu’il a intronisé dans sa ville de Lille pour porter son propre flambeau. C’est que le tourment qui lui ronge les sangs prend naissance dans le cabinet des juges. Une bien obscure affaire que celle d' Eve-Maud Landsbergis, gente dame qui a oeuvré à l’Hôtel de Matignon, vaillante écuyère aux côtés du Pape Jean, puis ardente amazone du parti jacobin où elle s’occupait de gazettes et de chroniqueurs, en particulier Le Courrier des jacobins. Mais voilà, ma nièce, cette préposée a également occupé dans le même temps un emploi au Grand-duché avec le traitement qui correspondait. Un colérique chevalier, du nom de Cassefer, ne l’entend pas de cette oreille, saisit juges et trompettes, et poursuit les deux fautifs de sa vindicte. Quand l’édit de parution pour le mettre à l’instruction parvint au Pape Jean, celui-ci crut défaillir. Il sait ne pas avoir de grâce à attendre. Le Pape Jean a souvent houspillé les magistrats du Roi ou de l’Empire par ses invectives quand ils osaient finasser et ergoter à partir des décisions de lui Grand-Duc ou échevin de Lille. Dans les salons et boudoirs du Grand-duché, ce ne sont que messes basses et regards biais, sourires fielleux et soupirs de courroux. Ah mais ! Justesse et clarté ne sont pas l’apanage du Pape Jean que l’on sait plus négligent et songeur que pointilleux ou amoureux de ces vétilles qui plaisent tant aux affairés des codes de lois. Peut-il implorer le pardon de ses accusateurs quand on découvre que l’affaire se double de politique ? L’atrabilaire chevalier s’est lui-même jeté dans nombre batailles de fiefs où il a donné plaies et bosses, reçu entailles et balafres sans jamais récolter ni gloire ni trophée. Carliste de raide posture, puis libre-bretteur de non moins rude engeance, le Sire Cassefer est comme ces chiens aux machoires d’airain qui ne défont jamais les crocs et qu’il faut égorger pour qu’ils consentent à lâcher leur proie. Son destrier favori est celui du combat sans merci contre la concussion et la prévarication, fléaux de notre vie politique comme la fièvre maligne l’est pour nos troupeaux, jeune citoyenne. Dans les salons gentilhommes et les tavernes du peuple, on se perd en conjectures plus fragiles que flanelle de soie. Certains crient déjà à l’erreur de justice. D’autres au complot. Au piège ! A la chicane ! La figure du Pape Jean de Mormal est telle que sa mise en cause a eu l’effet d’une de ces catastrophes de notre mère Nature quand le sol se soulève et que les maisons s’éparpillent comme fétus de paille, et que les géologues de l’Empire nomment tremblement de terre. Car si l’ombre du cachot ne plane pas encore, c’est le souvenir du Pape Jean dans les livres qui en sera affecté. On s'attend à ce que le glaive de la justice désigne également Séraphin Courvoisier, son fidèle aide de camp qui n'ignore rien des manigances et sait bien des secrets. N'était-ce les prêtres jureurs comme le fut dans son jeune temps le Pape Jean, c'est en tremblant et avec des gestes de superstition, car leurs croyances et rites presque païens ne les incitent pas à ceux des dévôts, que les vieux jacobins évoquent cette affaire ancienne. Quand l’ancien grand-comte disparu de la province, Elie Zacharie, avait comparu pour manquements aux codes et aux coutumes, et avec lui une cohorte de sectionnaires et de barons jacobins. Et qui en avait conçu une fort amère affliction. La jeune magistrate qui mène l’instruction doit trouver les meilleures ressources pour conduire sa procédure et son oeuvre de justice dans la sérénité.
Chère nièce, c’est une pièce vieille comme le monde qui s’est joué dans notre bonne ville. Songez : notre échevine, la Grande-Duchesse, a reçu en grandes pompes et bel équipage, celui de la capitale, Déodat Lemercier, qui venait tenir discours à propos de son dernier ouvrage dont il a sans vergogne emprunté le titre à l’éloquent Monsieur Danton, De l’Audace ! Mais celui qui brigue la conduite du parti jacobin pour le mener à la victoire est également venu haranguer les sectionnaires de Flandre-Hainaut dont on sait qu’ils se rallient pour l’heure et pour la plupart au panache de la Grande-Duchesse. Dont les yeux vifs couleur de granit cachaient mal la réflexion. Notre échevine nourrit - elle aussi - l’ambition de s’asseoir dans le fauteuil de Monsieur de Jarnac, leur tuteur à tous les deux. Devant même les roulottes à vapeur qui avaient amené l’échevin de Paris, on reconnaissait Fulgence de la Ribaudière, le comte de Flandre-Hainaut, Benjamin Gentil, le chef des sectionnaires, Saturnin du Coudray, l’ancien échevin de Tourcoing, ou encore Renaud-Jérôme de Barteuil, celui des Trois-Villages. Gazetiers et préposés aux curieux miroirs du lointain étaient à la peine tant leur nombre dépassait l’entendement. Badauds et flâneurs s’extasiaient. Les sectionnaires rameutés pour l’occasion s’époumonaient. Une cohue de grand jour, jeune citoyenne, pour un accueil de prince. Dans les esprits, une seule question. “Aujourd’hui, ils s’embrassent. Mais qui étouffera l’autre ? “. Le Néron du Britannicus de ce bon Monsieur Racine sourierait d’aise devant de si fidèles disciples. Je vous l’ai déjà expliqué, la politique est en premier lieu la science des allégeances. Depuis la chute de Charlemagne et l’avènement du premier des Capet, le pouvoir et son exercice ne sont qu’une longue chaîne de devoirs et d’hommages. Une de ces mosaïques que nos artisans cisèlent avec patience et finesse. Notre royaume - il faut dire Empire maintenant, tant notre souverain Nicolas a bousculé les règles établies- reste parce que le temps et les ans lui tiennent lieu de mortier et de charpente. Ils sont ce que les saisons sont aux moissons, une harmonie prodigue et éprouvée. Retirez l’une d’entre elles et le blé manquera. Tentez de vous jouer de leur subtil enfilement et c'est le pain qui fera défaut. Ignorez leurs vertus et la disette qui s'abattra. Gouverner procède des mêmes vérités. Chacun est dépositaire de l’autre, à la fois suzerain et vassal, obligeant et obligé, liant comme lié. Rompez les mailles de cet invisible filet et nos campagnes seront à feu et à sang et nos villes à sac et à ruines. Le parti jacobin est à la croisée des chemins. Pour lui, notre an est de la plus haute importance. Déodat Lemercier, dont les raisonnements sages cachent une humeur rogue, n’eut de cesse de le rappeler. Longtemps dans la suite du Chancelier parpaillot Tancrède, il a supporté les puissantes désillusions de cette grande désignation quand Roch de Machelouve, ce soldat de fortune, chef de la Phalange des Ultras, avait surpassé celui-là et disputé le trône au Roi Jacques. Il sait que son heure peut sonner. Il rivalise d’astuce avec l’opinion dont il est l'un de ces magiciens, mi-alchimiste, mi-enchanteur, et qui peut transfigurer le piètre commun en pure noblesse. Sa nature d’inverti ne fait plus débat. Il prise la belle conversation avec ces Incroyables et autres Merveilleuses, ces férus de modes futiles et d'accoutrements excentriques comme d'idées qui font briller en société, et qui lui apportent en masse leurs suffrages chaque fois que le sceptre de la capitale est en jeu. Il partage avec la Grande Duchesse la plus vif ressentiment pour Daphné du Monceau de Lameth, à qui ils reprochent la débâcle de l’an dernier. D’aucuns glosent déjà sur un attelage ma foi insolite et qui verrait le premier concourir pour le Palais de l’Elysée et la seconde pour l’hôtel de Matignon. Encore faut-il que nos deux quémandeurs trouvent à s’accorder. Or, et ce n’est pas faire injure à Monsieur Choderlos de Laclos que de se référer à son livre brûlant -promettez-moi, ma nièce, de ne point l'ouvrir ! - et d’évoquer les liaisons dangereuses quand on veut éclaircir le curieux ballet qui anime le parti jacobin.
Je vous ai déjà entretenu, jeune citoyenne, du triste état dans lequel se languissait notre droite, dans ce Grand-Duché presque tout entier voué à la gauche triomphante des sectionnaires après les joutes échevinales de printemps. Etonnant pays que cet Empire qui a consacré l’Empereur Nicolas à sa tête et qui, dans les recoins de ses contrées, dans les bourgs et villages ou même les provinces, préfère s’en remettre à d'autres auspices. Curieux peuple qui se donne à un souverain mais qui, aussitôt ce dernier assis sur son trône de Paris, l’enjoint de compter avec ses contradicteurs et opposants. Grand-Duché, Lille, province, il est peu de lieux de pouvoir qui n’échappent à la fringale des sectionnaires et de leurs alliés, les Montagnards, réduits, j’en conviens, à la portion congrue depuis la chute de l’Empire des tsars, ces despotes qui avaient asservi leurs peuples de moujiks par le knout et la terrible Geôle pour Tous. Ou ces adeptes du parti des Natureux, épris de soleil et de moeurs libertines, ma foi fort réjouissantes, qui les épaulent dans leurs oeuvres au quotidien. Eclairons la question par l’envers, ma nièce, et énumérons les fiefs qui restent à cette droite si taiseuse depuis la clôture des joutes échevinales. Le doux bourg de Lambersart aux mains du duelliste qui a vidé les étriers si bruyamment contre la Grande-Duchesse, un Judas Mathamorre qui fourbit secrètement les armes de sa revanche, aux côtés de sa compagne, l'accorte Sidonie Lesczynska qu’il a inscrite sur les listes des membres de la Forte-Alliance au conseil de la grande province. L'agréable petite cité de Marcq-en-Baroeul, propriété de l’honorable député carliste Gerald Bernahrdt comme elle fut celle du vicomte du Baroeul, Alphonse-Octave de la Marque, membre du conseil des Anciens, inlassable bretteur du comte jacobin Fulgence de la Ribaudière, maître sans rival de ce grand-comté de Flandre-Hainaut qui fut pourtant, pendant un mandat aussi inattendu qu’un boeuf dans l’échoppe d’un porcelainier, aux mains d’un de ces espoirs que les compagnons ont réchauffé en leur sein comme le Graal des légendes. Anthéaume du Sablon de la Réaule, chemisier de son état, avait conquis tous les mandats, étreint tous les honneurs. Il avait posé son auguste séant sur nombre de sièges garnis de belles étoffes et finement ourlés qui distinguent le pouvoir, et nourrit même le fol espoir de culbuter le Pape Jean en sa bonne ville de Lille. Le sort s’est acharné sur une droite qui pèche toujours par manque d’union sinon d’allant. Et que dire du baron Emmanuel Séché des Tours, secrétaire du Roi François aux Transhumances du bon peuple, et protégé de son prédecesseur le Roi Valéry, qui a regardé le beffroi avec envie non feinte. Ou le baron du Ternois, Augustin Boissy de Malvy, alors ministre du Roi Jacques, aux Champs et à la Pêche, qui a troqué la jaquette du haut-commis contre le haut de forme du banquier. Les plus anciens des compagnons se souviennent du fort landgrave Waldemar de Saxe-Cobourg. A deux reprises -deux ! - il avait croisé le fer avec Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins. Tout d’audace et de fougue, il est monté à l’assaut du beffroi jacobin comme ce général corse pendant la récente campagne d’Italie. La première fois, c’est la percée du marquis Léonce de Sévigné, du parti catholique, et qui servait au conseil du Roi François, qui l’a entravé. La seconde fois, ce sont les factieux de la phalange des Ultras qui lui ont ôté tout espoir. Aujourd’hui, le landgrave met sa science du droit au service du Haut-Conseil pour la libre correspondance. Plus loin dans le temps fut la noire épopée remplie de sicaires et de boutefeux de Gabriele Mendoza, dont le presque exploit est dans toutes les têtes des compagnons. Un mousquetaire fameux dans les annales du Pape Jean qu’il avait fait trembler alors que celui-ci s’épuisait comme Chancelier du Roi François. Mais fait-on croire à une bonne politique avec de mauvais moyens, ma nièce ? On songe au bon Ferdinand Chabert, ministre du Courrier et des Sémaphores du Roi Valéry, et qui avait lui aussi souffleté sans succès le Pape Jean. Même les femmes ont tenté l’impossible pour s’approcher de cet Olympe. Mais comme pour faire mentir l’adage des Anciens "Fortuna audaces juvat", ce n’est pas Athéna qui les reçut en sa demeure mais bien Tantale et son indicible tourment. Marie-Archange de Festhubert, Amphytrite Delespaul, des noms qui vous disent peu, jeune citoyenne. Toutes deux furent pourtant, l’espace d’une saison, secrétaires du Roi Jacques, l’une à la Scolastique, l’autre aux Familles. Et ne vécurent que ce que vivent les fleurs ... Je vous ai déjà éclairée sur la destinée de Drieu de Roncquedur, ce vicomte d’eau trouble qui a consumé ses élans dans l’improbable conquête du comté de Tourcoing. A plusieurs reprises n'a-t-il pas mesuré l’âpreté des duels. Car de l’autre côté du pré, il apercevait cet ancien dragon de Brise-Barricade, lui aussi d’une faction ultra, qui le narguait de plus belle pour mieux lui retirer la gloire. Pour le jacobin Nicolas Del Dongo, la voie était aussi libre que le vol d’un épervier. Un moment, on crut que la haute taille de Sully Lemoine lui eût permis de relever le gant avec faveur. Mais aux forts estocs des mêlées, il préfère une belle charge impériale de Conciliateur de l'Empire. Une longue litanie de souvenirs qui harassent bien le meneur en chef des compagnons de la Forte-Alliance, Stéfano Sant’Alessio, député-échevin de Phalempin dont la tâche apparaît plus lourde que la dîme sur les épaules de nos paysans. Alexandre de Laville et Ignace Pons, les derniers audacieux qui défièrent la Grande-Duchesse, n'avaient chacun que peu d'espoir. Hors le Grand-Duché, on aperçoit que le comte Théroigne, dit Prieur de la Scarpe, échevin de Douai ou Sire Merlin de Bavinchove, un affairé chirurgien de reins et vessies, échevin de Valenciennes, pour tâcher de porter la contradiction au pouvoir jacobin. Quand l’espoir revient, c’est de l’Athènes du Nord qu’il surgit. Le libre-bretteur Hippolyte de Foucauld, prêtre défroqué devenu avoué à la Cour de Paris, l’a longtemps porté dans le camp des compagnons carlistes, des ligueurs marchands et autres adeptes catholiques. Echevin de Valenciennes, il a égayé les chroniques qui s’étaient entichées de ses traits de jeune damoiseau, tout droit épanoui d’un tableau de Fragonard. Mais -et nous y reviendrons, ma nièce -, de Foucauld a transmis le flambeau hennuyer à Colombe Des-Anges, la propre fille de Xavier de Méricourt, délégué à la Diète de Strasbourg et grand ordonnateur des partis girondin puis de la Forte-Alliance et à qui il doit sa fortune politique. Tous deux sont fort occupés au gouvernement du Chancelier de l’Empereur, Sire Hughes du Maine-Loup, lui comme ministre de la Nature, de l’Eau claire et des Chats et Chiens, elle comme secrétaire aux Aumônes et aux Charités. Car, jeune citoyenne, en politique, il ne faut relever un défi que certain de le surmonter.
Le parti jacobin est en habit de Mardi-Gras. Depuis l'annonce du conclave de Reims à l’automne, ses instigateurs et meneurs ont pris les atours de la cour de Venise, ses arlequins et capitans, ses matamores et charlatans. Fouillez dans la bibliothèque, ma nièce, vous y trouverez récits troussés des fêtes données dans les républiques italiennes, où menuets et spectacles de rue divertissent les princes comme le bon peuple. Scrutez les estampes de nos artistes voyageurs de retour du Piémont ou de Toscane, vous y remarquerez les masques et les loups, ma foi fort élégants, qui travestissent les visages et provoquent sentiment de curiosité sinon d'étrangeté. Et je sais, jeune citoyenne, que vous prisez particulièrement ces jeux de jardin où l’on se grime et se farde pour égarer le partenaire et où l’on prend plaisir à faire imaginer que l’on est un autre. Les sectionnaires de Flandre-Hainaut et leurs cousins d’Artois et de la Côte font croire à une ronde sans fin, où le mystère le dispute au questionnement. Chacun sait la question à résoudre mais aucun n’ose la poser. Tous miment le trouble et personne n’avoue son inclination. Il y a tout juste deux ans, pour choisir le champion des jacobins à la Grande Désignation, après beaucoup d’états d’âmes et de fâcheries, ils s’étaient ralliés au panache de la gracieuse Daphné du Monceau de Lameth, gouverneur de Poitou, elle-même adoubée par le vieux Pape Jean de Mormal et beaucoup de ses vassaux. On ne trouvait que Gervais Desmines, echevin de Lens, prosélyte de Déodat Lemercier, échevin de Paris, et ami du luthérien Tancrède, l’ancien chancelier du Royaume, pour protester. Le duc Ernest de Coquelin, qui conduit le Conseil de notre province, fidèle à son goût du secret, taisait en public sa perplexité. Le Pape Jean s’en est allé et avec lui cette étoile du Berger qui guidait nos jacobins, plongeant les sectionnaires dans des abimes d’indécision. Faudra-t-il qu’il rompe le silence pour mieux l’imposer ? Les troupes jacobines sont comme brebis égarées, proie des renards et bêtes fauves qui cernent leur troupeau. Benjamin Gentil, le chef des sectionnaires de Flandre-Hainaut et Dieudonné Moschato, celui d’Artois et de la Côte, se perdent en conjectures et ne savent comment régler la décision. La Grande-Duchesse est à l’affût. Elle multiplie rencontres et catiminis, recueille avis et consulte à tout va. Cette semaine, elle a annoncé la publication d’un libelle qui doit, pense-t-elle, entraîner tous les jacobins derrière elle jusque dans les plus éloignées contrées de l’Empire. Mais, jeune citoyenne, il n’est de pire ennemi que celui abrité dans sa propre maison. Avant de se lancer à l’assaut du parti jacobin, la Grande-Duchesse doit s’assurer en son fief. Gare aux vieilles préventions qui ont fleuri sur son chemin ! Plutôt que contourner la place-forte de Lille et sonner la charge à Reims, la Grande-Duchesse sait l’urgence de faire taire ses proches rivaux. Elle ne manque plus d’affidés. Parmi eux, Pol Dupont, un honnête jacobin, sous-echevin des faubourgs de Lomme, qui avait fondu son village à la ville de Lille comme le forgeron trouve le parfait alliage, afin de repousser les assaillements de la coalition des carlistes, les partisans de l'ancien roi Charles, et du parti des marchands. Ou Belle Gardinier, médecin en Artois, fervente zélatrice de l’égalité entre les sexes. Au coeur du Grand-Duché, l’heure est à sa reconnaissance. Les grands barons et comtes, s’ils ont fait allégeance au nouveau pouvoir grand-ducal, mesurent encore leur affiliation partisane. Et figurez-vous ma nièce, et ceci va vous réjouir, qu’un doux placet de suffragettes a surgi comme un tour de bonneteau pour souhaiter voeu de réussite à la Grande-Duchesse. Il est un autre dilemme qui cause migraines et afflictions aux sectionnaires. C’est celui des alliances. Faut-il, comme l’affirment les dévoués de Daphné du Monceau, étouffer les anathèmes à l’encontre des Girondins du parti catholique et former une entente aux fins de concourir à l’ultime tournoi impérial ? Ou, à l’inverse, tendre la main aux enragés de la société des Egaux-en-Tout qui brandissent à tout va les incunables de Babeuf et de Cabet et reprennent en choeur, dans la pénombre des catacombes où ils tiennent réunion avec une application qui fait pâlir nos bigotes de sacristie, les jérémiades des sans-culottes devant la Bastille. La Grande-Duchesse saura-t-elle écrire le théorème qui résoudra la quadrature du cercle chez les jacobins ? Pour l’heure, jeune citoyenne, on fait perfidement remarquer que les affluences qui se pressent autour d’elle ne sont que fragile assemblage de chapelles, et ne sont point encore une église, plutôt un accolement de factions divisées et rétives entre elles. Le parti de Monsieur de Jarnac, qui avait forgé lui-même la clé du grand clan jacobin d’aujourd’hui, ressemble décidément à un carnaval où chaque invité attend le moment propice sans savoir de quoi il sera fait. Quand tomberont les masques.
Il fallait voir la Grande-Duchesse dans la capitale ces jours-ci. Chacun de ses oracles attendu avec la ferveur d’un moine en vêpres par les sectionnaires sidérés dans son sillage. Sa parole tel un nectar divin. Chacun de ses gestes comme ceux d'une Dame de la Rose qui envoûte son armée de chevaliers. Sous les pétales et les hourras, ainsi vêtue d’une gloire annoncée ! Elle faisait penser à ces empereurs de l’ancienne Rome dont les pas transfiguraient l’univers et au regard qui subjuguait l’Histoire. Magie de la politique, jeune citoyenne, la Grande-Duchesse, telle une Athéna cueillant les lauriers, buvait ces moments d’extase qu’elle a cru à jamais envolés. Les jacobins savent l’heure cruciale. Trois défaites successives à la conquête du Château sont bien assez. Une quatrième sonnerait le glas de toutes leurs espérances et plongerait le parti dans les limbes de l'oubli. Chaque sectionnaire de l’empire rêve de l’époque du Grand Chambardement, quand le Roi Valéry avait dû s’incliner devant Monsieur de Jarnac. Jeune haut-commis du Roi François, elle-même a connu tôt les arcanes du pouvoir et a pu mesurer dans les coulisses le chemin semé d’embûches et de fougasses qui mène à l’Olympe.
Dans notre bonne ville, les choses furent longues et douloureuses. Il suffit d’écouter certains barons sectionnaires pour s’en convaincre. Fulgence de la Ribaudière, le comte de Flandre-Hainaut, ne manque pas une occasion de rappeler que la Grande-Duchesse n’est pas de vrai sang rose. Dans sa bouche, l’accusation de roture vaut répudiation. Ici, ma nièce, c’est le parti qui est l’alpha et l’omega de tout engagement. Native de Paris, élevée à l’école des haut-commis de l’Empire, la Grande-Duchesse suscite encore préventions et méfiances chez ceux qui ont conquis leurs donjons et leurs galons dans les rudes concours de fiefs de notre plat pays, sous la brume froide et le quolibet blessant. Il faut l’adoubement du vieux Pape Jean de Mormal pour l’asseoir sur ses propres trônes, elle qui n’a pourtant pas l’âme d’une favorite et qui a conçu des flots d'amertume non feinte quand les ultras la rudoyèrent virilement. Lui se souvient comme d’un cauchemar de ces années de schisme quand les jacobins du cru, qu’il avait lui-même éduqués et emmenés au combat, avaient préféré au cours d’une joute épique l’hérétique Savonarole Journu-Dolet à son poulain, ce preux baron Saint-Hardi, parangon de fidélité et d’abnégation. Nos sectionnaires sont ainsi, jeune citoyenne, qu’ils ont l’union chevillée au corps et la dissidence en horreur. Ses chefs, meneurs et préposés répètent à l’envi que Flandre-Hainaut ne dérogera pas à la règle du parti. Entendez, la ligne de la prochaine grande convention jacobine à Reims.
A Reims ! La Grande-Duchesse avance ses pions pour, n’en doutez pas, toucher à son propre sacre. Elle sait l'échiquier comme un de ces labyrinthes de végétaux que les jardiniers de Versailles étirent dans le merveilleux parc du Château. Sa haute extraction plaide en sa faveur. Elle allie la capaçité des intendants généraux à l’aura des jeunes écuyers qui s’ébrouaient jusque dans le halo du Roi François, le prophète de tous les jacobins dont le nom agit toujours comme un talisman. Qui allaient même à oser le comparer à notre Créateur ! Mais je blasphème, ma nièce.
Les habitués des chicanes et des dédales du parti jacobin soulignent qu’elle est un recours formidable au duel fratricide déjà entamé entre Daphné du Monceau de Lameth, qui sauva de justesse l’honneur des jacobins lors de la grande désignation de l’année dernière, et Déodat Lemercier, echevin de Paris, dont l’inimitié n’est plus à démontrer. Tous deux ont endossé le cilice de la haine et font jaser dans les gazettes et les curieux miroirs du lointain, elle avec ses manières et idées relevant d’un matriarcat universel, lui avec son prétendu affichage pour les thèses physiocrates de Monsieur Quesnay ou le traité de bonne économie de l’Anglais Smith. La Grande-Duchesse est en passe de rallier les opposants aux deux ennemis, tant le parti des jacobins est miné par la sécession, voire de prendre la tête d’une ligue du Recours. En recevant le soutien de Fortuné Trajani, ancien Chancelier du Roi François, elle marque des points. Elle a déjà annoncé le dépôt d’une proposition de résolution à la Grande Convention qui doit fixer le Zeugme des années à venir. Pythagore le Grec s’amuserait à élucider la valeur d’un tel dénominateur commun.
Après la dévolution du Pape Jean dans ses fauteuils d’échevin de Lille et du Grand-Duché, le sceptre de tous les jacobins de l’Empire. Avant celui de l’Hôtel de Matignon ? Ou alors...?
En politique, voyez-vous ma nièce, rien n’est définitivement perdu. L’année déjà bien entamée voit le rétablissement impromptu du Marquis des Trois-Villages que l’on croyait occis dans un cul de basse fosse ou recroquevillé au fond d’un hospice, et tous les gazetiers et chroniqueurs s’accordaient sur ce point. Maxime-Théodore de Villeneuve a la résistance du chiendent et la fougue du lion. Ses invectives et autres blasphèmes allèrent jusqu’à Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins, qui prononca l’excommunication à son endroit, en un temps où le sort des urnes s’acharnait sur son camp. Pensez, chère nièce, le marquis-la-Tempête, s’était mis en tête il y a quelques années de briguer le fief de Fulgence de la Ribaudière, grand-comte de Flandre-Hainaut et éternel protégé du vieux pape. Le duel avait été cruel. Les anciens condisciples du Marquis le précipitèrent du haut de cette Roche Tarpeienne chère aux Anciens romains, sans ménagement et sans regrets, tant les renégats dérangent les ordres établis. Exilé, banni, vilipendé, cloué au pilori de la vindicte, Maxime-Théodore de Villeneuve lécha ses plaies et fourbit sa revanche. Peu de tombolas et loteries avaient misé sur sa tête quand il décida de concourir pour l’échevinage des Trois-Villages. La bataille sollicita les regards. Ce fut bref mais intense ! Il culbuta si aisèment l’échevin en titre, le bel et altier Marquis Renaud-Jérôme de Barteuil, ancien aide de camp du Pape Jean, qu’on crût que rien ne s’était passé.
Rassurez-vous, ma nièce, les jacobins qui avaient agoni d’injures et couvert de cendres le fier Marquis revenant s’empressèrent, qui à coups de cornets, qui à force de minauderies, de prendre langue avec ce si bel allié tout de gloire et de prestance recouvrées. On vit ainsi Benjamin Gentil, le chef des sectionnaires de Flandres-Hainaut, lui prier le bonjour et l’entreprendre avec déférences. Même notre Grande-Duchesse, qui n’est pas réputée pour flatter les vanités, a eu pour lui les yeux de Chimène. Pendant un déjeuner, ils se rappelèrent leurs engagements et luttes de naguère pour l’idée de Fédération du Vieux-Continent, dont lui fut un assidu délégué à la Diète de Strasbourg. C’est que, pour consacrer sa prouesse au conseil du Grand-Duché, il lui fallait rallier le plus grand nombre de suffrages. De Villeneuve lui apportait son carré des Réfractaires, une faction composée de jacobins durs comme la pierre, de déçus des choses publiques, acquis à son panache revanchard, et de ces vociférants contre le Très Grand Colysée qui tous accusaient, non sans raison, de mettre à mal le trésor grand-ducal. Vous l’aurez remarqué, jeune citoyenne, les jeux de balle et de paume sont devenus pierre angulaire des discours et débats dans nos assemblées aujourd’hui.
Pas une semaine sans apercevoir l’image dans les gazettes ou le reflet dans les curieux miroirs du lointain de Gervais Desmines, echevin de Lens, dont l’équipe aura bien besoin de soutien après ses récentes défaites. Le pays des gueux et mineurs peut se targuer d’un splendide Colysée construit avec la cassette royale à l’occasion de ce grand affrontement entre toute les équipes de jeux de balle du Vieux-Continent, des Indes et des Amériques, et qui avait eu tant de retentissement après la victoire des joueurs du Royaume. La Grande-Duchesse affirme haut et fort que le Très Grand Colysée de son Grand-Duché verra le jour. Sous le règne du Pape Jean, presque tous les échevins ont dit oui à son idée, sans barguigner ni discourir. Ceux qui ne s’exprimèrent pas ou déclarèrent leur opposition n’étaient pas en grâce ou préféraient ne pas endosser un tel destin où le hasard est maître.
Habile manoeuvrière, la Grande-Duchesse vient de former un comité. Gageons, jeune citoyenne, que, toute de fierté et de rancune, elle aura à coeur de faire oublier la mésaventure du précédent projet de Colysée quand ses pairs du Haut Conseil d’Empire l’avaient souffleté après qu’elle se fut entêtée au terme d’une procédure longue comme une nuit d'hiver en Carélie. Quant à notre Marquis des Trois-Villages, il vient de recevoir une belle charge grand-ducale, celle des logis et mansardes. Tant il est toujours vrai, ma nièce, que le Capitole est proche de la Roche Tarpeienne. Pour peu que l’on sache jouer les funambules.
Il est un personnage étonnant qui officie dans notre belle province, ma nièce. Tantôt, il houspille le grand chambellan de la compagnie des roulottes à vapeur et ose l’agonir de mots aussi doux que forfaiture. Tantôt, il prend comparaison avec la Grande Horreur à l’Est pour vilipender les insultes qui sont aujourd’hui le lot des jeux de balle et de paume dans les colysées et le fait de jeunes apaches avinés et mal grandis. Son dernier éclat de voix est sûrement le plus intéressant. Jugez plutôt.
Parmi les attributions des provinces, l’édification de lycées -puisque tel est le mot nouveau pour signifier les académies- attire l’attention. Lui-même ancien précepteur, le duc Ernest de Coquelin, puisque c’est de lui dont il s’agit, vient de croiser le fer avec le recteur provincial, représentant sa Majesté impériale, en réalité le chef des précepteurs et répétiteurs de notre province. Dans cette vilaine querelle, où chacun fait valoir des arguments de bon sens, personne n’est d’accord. Et personne ne veut prendre en charge l’abandon de nos lycées. Pour le recteur, c’est le peuple qui se réduit comme peau de chagrin. Pour notre duc, c’est la politique menée par les commis impériaux qui est en cause. Et les gazettes sont pleines de tels démêlés et chicanes entre lui et les gouverneurs de notre province.
Un esprit aussi profond que têtu, notre jacobin duc. Sa mine indiquerait une naissance en Albion mais il n’en est bien sûr rien. Ses manières orientent vers les milieux d’arts et de lettres. Sa mise est convenable, sans afféterie superflue. Il est d’un transport où le silence le dispute à une élegance discrète. C’est le feu sous la glace. Calme comme les eaux d’un loch d’Ecosse, il semble celer dans un repli de son brillant cerveau un sombre dessein inavouable. Avec lui, le passé milite en faveur de l’avenir. Quand il tenait les rênes des sectionnaires d’Artois et de la Côte, il a fait montre d’un sens peu commun de la discipline, de celle que l’on exerce dans les bataillons de soldats rétifs à monter au feu et préférant la maraude à la mitraille. Réglant les concours de fiefs, arbitrant les duels, réveillant ou endormant la vox populi au gré des vents du hasard, ensorcelant les suffrages, inventant les poignées d’écus pour solliciter le sort, il a cultivé une science inégalée du jeu politique qui fait de lui le digne descendant d’un Florentin des Médicis. Ses “coquelinnades“ sont fameuses et bien au delà des limites de notre province. En Artois, nombreux sont ceux qui lui doivent leur discrédit ou leur fief. Retenez, ma nièce, les noms de vassaux du rude Félix Goudachov, du fief de Liévin, et du rusé prince Orlov Mikoyan-Yakovrod (maison de Kazan), lui aussi du pays des corons, qui avait défrayé les porteurs de nouvelles avec sa diligence plus légère que l’air il y a une quinzaine d’années ! Et aussi celui de Barnabé Babaussart, comte d’Artois et de la Côte. Le duc Ernest a longtemps veillé sur le destin de ses obligés avec la tendresse de la tigresse.
Certain chroniqueur l’a même comparé au cardinal de Mazarin, c’est dire ! Lui-même féru de mandats et de titres, il siège au conseil des Anciens depuis si longtemps qu’il se confond avec l’institution, le duc est aujourd’hui au pinacle.
Pensez, ma nièce, pour lui, présider aux destinées de la province Flandres-Artois est comme consécration chez un évêque nommé au Saint-Siège. Prendre la succession voici quelques années de l’amiral Pierre Delannois, echevin du grand-port des Dunes, que la légende prétendait descendre de Jean-Bart, le corsaire de Louis le Quatorzième, fut comme séjour à Capoue. Lui et son clan de l’Artois ont toujours nourri les pires préventions à l’encontre de ce maréchal rugissant sorti de la cuisse du pape de tous les jacobins, Jean de Mormal, et que l’on disait promis au firmament sous les règnes de Monsieur de Jarnac, le Roi François.
Le duc ne l’avouera jamais, même soumis aux tourments de la question. Mais pendant longtemps, une sourde rivalité l’a opposé au pape Jean, et avec eux les sectionnaires de l’Artois et de la Côte et ceux de Flandres-Hainaut. Il ne fut jamais son docile légat, mais bien son contradicteur sans relâche. Les jacobins sont ainsi, ma nièce. Faire bonne figure en société, sourires devant les gazetiers, et dans le secret de leurs cabinets, à l’écart des pâmoisons des sectionnaires, ils crachent des flammes et font bouillir l’huile. Les choses sont apaisées maintenant. Et le duc Ernest a accueilli au conseil de sa province, l’autre dauphin écarté du pape Jean, baron Saint-Hardi, lui aussi ancien meneur des sectionnaires de Flandres-Hainaut, et vieux briscard des champs de bataille, couturé de cicatrices comme un tablier de cordonnier.
Avec la cassette de la Province, le duc dispose de cette influence dont il a toujours fait son arme favorite et dont il se sert avec la maestria d’une fine lame. A l’exaltation -il faut voir le duc, confit de dévotion, s’extasier à l’évocation de Monsieur de Jarnac, qu’il hausse au niveau d’un prophète marchant sur l’eau- il ajoute le sens de la famille. Les gazetiers et chroniqueurs n’ont pas manqué de relever les anciens mousquetaires, grognards et commis du pape Jean au Grand-Duché qui viennent désormais frapper l’huis à l’intendance de la Province. Le duc Ernest est un fervent adepte du népotisme des Empereurs de l’ancienne Rome. Un titre et une situation qui, j’en suis sûr, ne lui déplairaient point.
Le grand-duché est en émoi. Savez-vous, jeune citoyenne, que l’exercice du pouvoir est tributaire des humeurs ? C’est une science originale que d’écrire la partition d’un gouvernement. Un cuisinier qui voudrait prouver son talent n’emploierait pas légumes qui ne se marieraient point avec délice. De même, le maçon au pied du mur sait les quantités de sable et de mortier pour fortifier du mieux son ouvrage.
Au palais de la ville, on soupèse et arbitre. La Grande-Duchesse a déjà fini de savourer son triomphe. Il lui revient de réunir autour de son sceptre les puissants qui l’aideront dans sa tâche. Son discours d’intronisation n’a laissé aucun doute dans les esprits des gentilhommes et des bourgeois qui se pressaient dans son sillage. Le temps de Jean de Mormal, le pape de tous les jacobins, au règne interminable comme une saison d’été dans les provinces du sud, est bel et bien révolu. Le Grand-Duché change de visages. La Grande-Duchesse a-t-elle déjà remisé le souvenir du Pape Jean qui, le front soucieux, l’avait mandé voici quatorze années, on ose écrire supplié, et promis les clés de sa ville de Lille, à elle, jeune chevau-léger d’un jacobinisme en lambeaux. Un autre monde, jeune citoyenne, était celui finissant de Monsieur de Jarnac, dont les gazetiers et chroniqueurs nous rebattent tant les oreilles ces jours-ci. Un roi François qui, flanqué du Pape Jean, avait inauguré lui aussi un double régne sous le signe de la duplicité et du mystère. L’eau a coulé sous les ponts. Et parfois à gros bouillons. Nous y reviendrons tout au long de cette chronique.
La Grande-Duchesse est en bel arroi. Pour l’heure, il convient de former son conclave. Quelques noms filtrent. La rumeur enfle. La Cour bruit de ces chuchotements où le persiflage le dispute à l’aigreur, où l’ambition se mêle à l’envie.
On sait l’Opposition malingre. Le bretteur déçu Judas-Marie Mathamorre compte ses soutiens, aussi chétifs qu’un phtisique grabataire. Consumé par sa passion, l’ancien ministre des logis et mansardes, erre sur un champ de bataille qui est de ruines. La politique est ainsi, jeune citoyenne, qu’elle offre le soleil d’Austerlitz aux uns et la giboulée de Waterloo aux autres. L’autre jour, devant le sacre de la Grande-Duchesse, portée par une coalition jamais vue et qui a fait tressaillir d’une joie teintée de respect le Pape Jean, lui et ses comparses arboraient des mines fort contrites. Peut-être avaient-ils trop compté sur l’appui de la Forte-Alliance, le grand parti de l’Empereur Nicolas, trop occupé à dissiper les dires vipérins qui fleurissent sur ses pas comme chienlit au printemps ? Et ces trompettes mal embouchées pour ce vicomte Drieu de Roncquedur, dit Drieu le Diable, que l’on prétend membre du cercle des adorateurs de la faiseuse de veuves, familier des salons de Joseph de Maistre et des écrits de Louis de Bonald, et dont les charges peu gracieuses vis à vis des invertis ont achevé de discréditer dans la conquête du comté de Tourcoing.
Mathamorre sait dans son dos les dagues portées par des bras qui ne tremblent pas. Ignace Pons, du parti des Marchands, dont l’auréole de la victoire contre la Grande-Duchesse voici plusieurs années dans un concours de fief s’est envolée. Le jeune hobereau d’Haubourdin a fait pâle figure. Mais pouvait-il se fier à ses compagnons ? Alexandre de Laville, le vidame sans fief, avait déjà croisé le fer contre Jean de Mormal. Princesse Samîra, qui fut une effacée secrétaire du Roi Jacques à la Nature et aux curages des cours d’eaux, n’a que peu daigné se montrer. Et les gazetiers ont fait rire le bon peuple quand on a découvert la propre nièce du Pape Jean, Mahaut de Mormal, dans les malles du jeune Pons. Et cette affaire bien grivoise de chairs médicinales dont, jeune citoyenne, je ne veux pas vous entretenir.
Réunis tant bien que mal dans une entente de mousquetaires dépenaillés, ils reçoivent le renfort de la ligue des Ralliés, à sa tête D’Astier d’Hem. De Gérald Bernhardt, honorable député-maire carliste du Baroeul. Enfin, d’Antonin Mouchonnat, échevin de Wasquehal, ancien jacobin converti de longue date et dont l’aversion pour le Pape Jean et sa cour a achevé de fixer chez les girondins de l’autre bord.
L’autre jour, dans le sillage de la Grande-Duchesse on lisait les grandes lignes du conseil grand-ducal. Belle place pour le Maréchal-comte Pierre le Jolis de Villiers de Saintignon, dont l’allure de paladin et la fidélité de roche servent sa suzeraine depuis tant de lustres. Belles places pour les deux comtes jacobins des grands fiefs de Roubaix et Tourcoing, Athanase-Marie Van der Caast et Nicolas Del Dongo. La part du lion à ces jacobins qui portent désormais haut. Jeune citoyenne, la liste est si longue !
Pour l’anecdote, on se soucie comme d’une guigne du sort des Montagnards Parfait Cordonnier, l’échevin de Seclin et Charlotte Mornay, aide-échevine de Lille.
Les Girondins de la chapelle Saint-François seront récompensés de leur ralliement. Nazaire-Gaspard Lantonnelle, le grand-abbé de Saint André et Achille Tinville, médecin des pauvres et des Hospices de Lille pour ne citer qu’eux.
Un beau maroquin pour Maxime-Théodore de Villeneuve, l’impétueux Marquis des Trois-Villages, du carré des Réfractaires. D’autres sièges de choix pour le jeune et fringant Chevalier de Sève et son ténébreux comparse Gaillard-Duchêne, tous deux meneurs de la secte des Faucheurs des fleurs du Mal, du parti des Natureux, la deuxième force de la coalition grand-ducale. Distinction pour Hector Flamant, le chef des Indulgents, un précepteur en bas de laine et parcimonie aussi calme que taiseux. Titre pour Jay Mahoganny, qui troque ses atours de première Dame du cabinet de Lille contre un envol au ciel des charges.
Un jeu à la mode c’est la distribution des pouvoirs au clan des Hameaux et autres alleux. L’un des éclairs les plus fulgurants de ces dernières semaines, c’est Henry de Commynes, son porte-étendard, qui l’a déchaîné. Mais que lui a donc promis la Grande-Duchesse ? L’apothicaire grandi dans une ferme de l’Artois a senti passer le vent du boulet. C’est qu’il n’est pas mû par une âme d’opposant, lui qui jouait si bien les effarouchés sous le règne du Pape Jean. Alors va pour la Grande-Duchesse !
Du côté des hauts commis grands-ducaux, on imagine l’arrivée du fidèle Cyril Pont-des-Près, alors chambellan de Lille, heureux époux de la belle Anne de Castille-Cacérès, Princesse de l’Estrémadure et sous-échevine de la capitale. Et avec qui la Grande-Duchesse entretient une amitié sincère. C’est un homme de l’ombre qui s’éclipse dans la pénombre : le fidèle mousquetaire Séraphin Courvoisier, ancien gazetier au Messager des corons, dans les pas du Pape Jean depuis la nuit des temps. Le bon Tronson de Saint-Fargeau, ingénieur en travaux et chaussées, connaît chaque détail des bâtisses et souterrains du Grand-Duché, en particulier ceux ouvragés pour les longs-carosses mécaniques. Gageons qu’il mette ses arts au service de ses nouveaux maîtres. Qui doivent d’abord faire aboutir cette idée du Très Grand Colysée, si vaste et si dépensier, dont nous reparlerons. Les invités se pressent. Le grand-bal de Floréal ne fait que commencer.
Ainsi, ma nièce, vous embrasserez le nouvel horizon de notre Grand-duché bien aîmé.